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Les épurations de l’Armée française 1940-1966, par André Bourrachot et Henri Ortholan

Les épurations de l’Armée française 1940 – 1966, par André Bourrachot et Henri Ortholan

Les épurations de l’Armée française de 1940 à 1966 : un sujet éminemment sensible d’où le maréchal Pétain n’est pas absent, mais qui est incontestablement dominé par la personnalité du général de Gaulle. En effet, sur les trois périodes qui découpent ces 26 années, il en est chaque fois l’élément principal : condamné dans la première, procureur dans les deux autres.

C’est l’immense mérite de cet ouvrage que de relier, à travers Vichy, la Libération et la fin de l’Algérie française, les épurations successives qui frappèrent essentiellement les officiers soumis à des cas de conscience auquel ils ne sont, par nature, pas préparés, entre obéissances ou désobéissance au pouvoir politique légal. Un tract diffusé par la Résistance, en 1944, vient illustrer le terrible dilemme : « Obéir c’est trahir, désobéir c’est servir ».

Évoqués, parmi d’autres sujets, dans le cadre d’études sur l’une ou l’autre de ces périodes, ces drames n’avaient encore jamais été l’objet d’un traitement exclusif et global allant des « années noires » jusqu’aux derniers combats de l’OAS. Les deux auteurs se sont livrés à des travaux de recherche impressionnants dans la presse de l’époque, dans une masse d’archives encore inexploitées, dans des témoignages inédits et dans une très abondante bibliographie qui apportent un éclairage neuf et passionnant sur l’Histoire militaire contemporaine.

De 1940 à 1944, le pouvoir légal est détenu par le gouvernement du maréchal Pétain. À l’issue de la guerre, l’Armistice impose une réduction drastique des effectifs de l’Armée française. Des mesures administratives (incitations au départ, retraite anticipée, etc.) seront édictées pour faciliter les départs qui concernent la seule Armée de Métropole, les effectifs de l’Empire colonial étant préservés pour assurer son intégrité. Les juifs et les francs-maçons feront l’objet de lois d’exclusion (statut des Juifs et loi sur les sociétés secrètes) avec des dérogations pour décorés de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire. Ces exclusions ne touchent pas les droits à retraite ou le versement de primes ou indemnités. Les auteurs retiennent le chiffre de 500 militaires juifs et de 600 à 700 « Frères » de tous grades et armées confondus. S’ajoutent, à ces deux catégories, les « Dissidents » à savoir les militaires qui ont quitté le territoire français pour rejoindre les Forces Françaises Libres (FFL) et qui seront jugés pour désertion et condamnés par contumace. Ces derniers étant absents, les peines prononcées ne seront jamais appliquées, sauf cas rarissimes, et leur délégation de solde sera maintenue à leurs épouses. La grande majorité sera d’ailleurs placée en retraite d’office ou en position de réforme.

Il en ira tout autrement pour les deux autres épurations pratiquées sous la férule du général de Gaulle. L’Armée d’Afrique, préparée à la Revanche par le général Weygand, est restée fidèle au maréchal Pétain et le débarquement américain, le 8 novembre 1942, s’il a donné lieu à quelques combats, n’a pas entamé cette fidélité. La Défense de l’intégrité territoriale a vite cédé au réalisme et l’Armée d’Afrique, qui n’attendait que cela, revient dans la guerre.

Après l’assassinat de l’amiral Darlan, Haut-commissaire, le 24 décembre, c’est le général Giraud, récemment arrivé, qui lui succède. À la suite de la conférence d’Anfa, en janvier 1943, de Gaulle et Giraud assurent le commandement conjoint de l’ensemble des Forces françaises en guerre. De Gaulle rejoint Alger, le 30 mai, pour assurer la coprésidence du CFLN (Comité Français de Libération Nationale) d’où il évincera rapidement, deux mois plus tard, Giraud pour en assurer seul la direction.

Dès lors, va commencer une épuration dont le ton est donné par De Gaulle dans son discours de Casablanca, le 18 août 1943 : « De ces hommes [de Vichy] il n’y a qu’un seul mot à dire : Trahison, qu’une seule chose à faire : Justice ». C’est pour lui, la priorité des priorités et ce, dès son arrivée le 31 mai : il n’est pas question de laisser dans des postes de commandement des hommes nommés par Vichy. La légitimité, c’est de Gaulle, toute personne ne l’ayant pas rejoint est suspecte et si elle a suivi Pétain, elle est justiciable. Les efforts faits pour freiner ce désir d’épuration seront vains et, de guerre lasse, Giraud laissera faire et « abandonnera ses amis à leur sort ».

Les principales autorités civiles et militaires désignées par Vichy seront destituées, en attendant un procès ultérieur, voire dès à présent condamnées, emprisonnées et, cas Pucheu, exécuté. On verra des officiers coupables d’avoir appartenu à des associations vichystes (Chantiers de Jeunesse, Légion des combattants, etc.) être rappelés, en pleine campagne d’Italie, pour être emprisonnés et condamnés. Des juridictions spéciales sont créées (Commission d’épuration, 11 septembre 1943), alimentées, entre autres, par la délation. … « Les réseaux gaullistes […] mettent en fiche leurs concitoyens civils et militaires qui ne pensent pas bien ».

Après le débarquement en Normandie, le pouvoir quitte Alger pour Paris où s’installe le GPRF et, avec lui, l’Assemblée provisoire consultative qui prône une épuration acharnée. Les officiers doivent justifier de leur engagement dans la Résistance pour rester dans l’Armée. Les vichystes-résistants, nombreux dans l’Armée d’Armistice (ORA entre autres), et même les maréchalistes de l’Armée d’Afrique ne sont pas épargnés. Condamnations à mort, prison, indignité nationale, radiation, mise à la retraite d’office, dégagement des cadres seront le sort de 10 à 12 000 officiers. Cette épuration durera jusqu’en 1948. Puis de 1947 à 1953 interviendra une amnistie progressive. Plusieurs cas emblématiques de cette hargne sont développés en différents chapitres.

Parallèlement débutent les guerres de décolonisation. L’Indochine va marquer des générations d’officiers qui sont contraints d’abandonner au massacre du Viet-Minh des populations qu’ils avaient ralliées à leur cause et qu’ils devaient protéger. Ils s’étaient juré de ne jamais revivre un tel drame. Arrivés en Algérie, ils seront chargés d’éradiquer le FLN et le terrorisme. Ils devront engager la population à leur côté en promettant que la France restera en Algérie, l’Armée en est la garante. L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, en juin 1958, sur le thème de l’Algérie française crée un immense espoir qui va être très vite déçu avec l’annonce de l’autodétermination, en septembre 1959. La semaine des Barricades d’Alger, en janvier 1960, va être l’occasion d’une première « répression » avec la mutation en Métropole de plusieurs officiers jugés trop bienveillants pour les insurgés. Le référendum ayant eu lieu 18 janvier 1961, avec 75 % de Oui à l’autodétermination, la colère gronde chez les Pieds-noirs qui fondent l’OAS en février. Le malaise est très fort chez les officiers et un coup de force est sérieusement envisagé, mais il faut un chef qui fasse l’unanimité. Le général Challe accepte et le Putsch est déclenché le 21 avril pour garder l’Algérie à la France. Les promesses de ralliement d’autorités ne sont pas tenues, seules quelques unités marcheront, essentiellement Légion étrangère et parachutistes, qui refusaient que tant des leurs soient tombés pour rien. L’intervention du général de Gaulle mettra fin à la révolte de ces soldats qui depuis plus de 20 ans n’avaient cessé de se battre en France, dans la Résistance, en Afrique, en Italie, en Allemagne, en Indochine, puis en Algérie pour tenir des promesses désormais reniées. Pour eux l’Honneur passait par la désobéissance, choix difficile pour un officier que de désobéir, mais l’Homme du 18 juin leur en avait donné l’exemple.

Ce seront ensuite la reddition pour les uns et l’OAS pour les autres. Pour tous, au final, les procès, la prison, l’exil. Ce sera, dans l’Armée, le règne de la Sécurité militaire et de la délation, des carrières brisées, des démissions, des mutations, la « hargne gaulliste » poursuivra longtemps, jusque dans les années 70, les officiers antigaullistes, qui avaient eu le tort de clamer trop haut leur attachement à l’Algérie française. Il faudra un président socialiste pour que, contre l’avis de ses troupes et des députés gaullistes, la reconstitution de carrière des militants de l’Algérie française et de l’OAS soit réalisée.

C’est un fait notable et inédit que, en moins de 30 ans, l’Armée française ait eu à subir trois épurations qui ont touché plusieurs milliers d’officiers et qu’elles aient été particulièrement importantes sous la férule d’un homme pour lequel la seule manière de servir la France, qu’il prétendait incarner, était la sienne. Toute autre option était une trahison et devait être sanctionnée comme telle.

Ce livre est remarquable tant par l’accumulation de faits probants, indiscutables et souvent méconnus, que par l’objectivité dont font preuve les deux auteurs : qu’ils en soient très vivement remerciés. C’est du vrai travail d’historien ! Le constat qu’ils dressent dès l’introduction : « il n’y a qu’en France que l’on trouve un tel acharnement du pouvoir sur ses militaires. » mériterait l’écriture d’un tome 2 qui étudierait les causes de ce phénomène, inexistant sous l’Ancien Régime, qui est apparu avec la Révolution et n’a pas cessé depuis, plus ou moins ouvertement selon les époques.

Coédition L’Artilleur/Bernard Giovanangeli, avril 2021, 496 pages, 25 €

Colonel (er) Pierre BRIÈRE-LOTH