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Dans les tempêtes de l’Histoire – De la drôle de guerre au putsch d’Alger. Souvenirs du colonel de la Chapelle

Dans les tempêtes de l’Histoire – De la drôle de guerre au putsch d’Alger. Souvenirs du colonel de la Chapelle

Cet ouvrage est le fruit, avant son décès en avril 2000, de nombreuses heures d’enregistrement des souvenirs du colonel de La Chapelle, recueillis par le général (2S) Lalanne-Berdouticq qui les a mis en forme et publiés récemment après un long travail de décryptage de cassettes audio souvent peu audibles, en y insérant de nombreuses notes et un éclairage historique indispensable.

Dans les tempêtes de l’Histoire est un titre qui résume parfaitement le parcours de cet officier qui vivra 22 années de guerre, de 1939 à 1961, sur les 27 qu’il passera sous l’uniforme. Il participera aux combats de 39/40, à ceux de Syrie (1941), à l’ORA en Métropole, aux campagnes de Tunisie (1943), de France et d’Allemagne (44-45) puis d’Indochine et d’Algérie.

Gilbert de la Chapelle s’engage le 10 novembre 1934, à Orléans. Il est rapidement sous-officier et prépare le concours d’admission à l’École d’officiers de Saumur. Une série d’anecdotes et de portraits donnent une image vivante de la vie militaire d’avant-guerre : matériel vieillissant, absentéisme et insouciance dus à la certitude d’être la meilleure armée du monde. À Saumur, qu’il intègre en 1938, tout tourne autour de l’équitation, les blindés allemands seraient en carton et on y apprend l’arabe, car c’est la langue des palefreniers !

Quelques jours après sa sortie de l’École, en août 1939, la guerre est déclarée dont les débuts sont ahurissants avec chevaux de labour et véhicules civils vétustes réquisitionnés que son capitaine, un Peugeot, fera remettre en état par les mécaniciens de son usine.

C’est ensuite « une sorte d’errance sans queue ni tête » qui conduit son unité dans le Nord où elle reçoit un nouveau chef, le « commandant-marquis » de Moustiers, personnage haut en couleur, parlementaire de 57 ans, dont le franc-parler et l’imagination vont donner lieu à une épopée picaresque qui les mènera de Lille à Dunkerque, en Angleterre puis à nouveau la France où, à Montlhéry, le 6 juin 1940, faute des chars prévus, ils doivent rejoindre, à pied, La Rochelle, à 500 km de là. Récupération d’un bus de la RATP, limousine du marquis et arrivée à La Rochelle avec extorsion d’argent au TPG et « braquage » du dépôt d’essence.

Entre analyse lucide de la situation et anecdotes de terrain, l’auteur nous fait vivre l’incroyable pagaille qui règne dans la France en guerre.

Arrive l’Armistice. La Chapelle rejoint le 2e Dragons à Auch d’où il obtient d’être muté en Syrie. Il y arrive, le 27 juin 1941, en plein conflit avec les forces britanniques et les FFL [1]. Envoyé au centre du pays, le 4 juillet, il y dégagera un poste attaqué dans une pittoresque escarmouche avec les Britanniques. L’armistice du 12 juillet donnera lieu à une amusante anecdote avec un colonel anglais, en Rolls-Royce, qui se règlera au Champagne. Un mois d’attente à Beyrouth où ils sont soumis à d’innombrables vexations de la part des FFL : « Nous avons découvert plus tard que les gaullistes nous vouaient une véritable haine ». En revanche, les contacts sont excellents avec les Anglais.

Retour en France où il est contacté par un de ses anciens instructeurs, chargé par le général du Vigier, un des créateurs de l’ORA, sur ordre de Pétain, de monter un réseau pour lutter en zone occupée. Il est sur le point d’être envoyé à Paris, sous couverture de cadre de la RATP, mais une opération de la Gestapo démantèle le réseau. À Vichy, du Vigier, en remerciement, lui fait choisir son affectation, ce sera le 1er REC [2]. Après une semaine de grande vie parisienne, piloté par le marquis de Moustiers, il rejoint le REC à Fez, le 26 mars 1942. Là il « commence de découvrir “le style Légion” que j’aimerai tant le reste de ma vie ». C’est une vie de « seigneur à cheval ». Avec lui, nous chercherons des caches pour les matériels interdits par l’Armistice, nous accueillerons magistralement les sous-lieutenants sortant d’école et nous écouterons chanter les légionnaires russes le soir au bivouac.

Le 8 novembre 1942, les Américains débarquent en Afrique du Nord. L’Armée d’Afrique part au combat avec un moral d’acier. Le REC rejoint la Tunisie où il participe avec le RMLE [3] au dur combat du Foum El Guaffel, en janvier 1943, face à un fort élément germano-italien. Après un temps de récupération, le régiment retourne au Maroc où il étrenne du matériel américain neuf.

Le 20 septembre 1944, le REC débarque en Provence et se dirige vers Belfort. La campagne d’Alsace va se révéler très dure : les Allemands ont des cadres de grande qualité et disposent d’un excellent matériel. Celle d’Allemagne va être marquée par l’épopée du capitaine Nartoux, officier atypique, qui, escorté d’un légionnaire chinois en Harley-Davidson, réussit, par un coup de bluff extraordinaire, à obtenir la reddition de la garnison de Friedrichshafen. Quelques anecdotes avec un de Lattre irascible viennent compléter la fin du séjour.

Le 8 mai 1945, le régiment reçoit l’ordre de rejoindre l’Algérie où des troubles ont éclaté. Après deux mois à Alger, le REC rejoint le Maroc. La Chapelle y commande le 4e escadron et met son expérience du combat et son inventivité au service de l’entraînement de son unité. Courant 1946, un départ pour l’Indochine est annoncé, mais arrive son ordre de mutation pour Saumur. Il va donc, après des déboires d’hydravion, rejoindre l’École où il est très mal reçu. Finalement, on lui confie le peloton des Polytechniciens qu’il conduira brillamment.

Après 3 ans et son mariage, il est affecté en Allemagne. Déçu par l’ambiance mondaine, il demande et obtient son départ en Indochine. Arrivé le 22 novembre 1951 à Saïgon, il doit rejoindre le REC, mais de Lattre intervient pour que ce soit le 1er Chasseurs d’Afrique (RCA) où il reçoit le commandement du Groupe d’escadrons amphibie (GEA), à Nam Dinh, avec, pour adjoint, le lieutenant Bizard. Il dispose d’une compagnie d’infanterie, et de deux escadrons équipés d’engins amphibies Crabe et Alligator. Les opérations se succèdent avec le colonel de Castries, le commando Bizard, les appuis feu aériens, l’indicatif Crevette et le génial bricolage des canons de 40 Bofors sur Alligator. Rapatriable en 1953, il est sollicité pour rejoindre l’état-major (EM) du général Navarre et prolonge son séjour d’un an. Il est chargé, fin août 1953, de préparer l’opération Castor, prévue en novembre sur Diên Biên Phu (DBP), et, à sa stupeur, personne n’est au courant à l’EM, à part son chef. Sueurs froides lorsqu’il découvre qu’on lui a volé la serviette contenant les plans de l’opération qu’il doit remettre en mains propres au général Cogny à Hanoï…

On assiste, en direct, à l’opposition entre Navarre et Cogny et à une dramatique discussion sur le site de DBP, trois jours avant l’attaque générale par le Viet-Minh.

Le 13 mars, le début de l’offensive Viet-Minh et ses premiers succès jette l’incrédulité à l’EM à Saïgon, puis un sentiment d’impuissance. Le découragement s’insinue, mais la tonalité reste optimiste. Très belle attitude du commandant Pouget. Drame de la chute de DBP le 7 mai 1954. Pour La Chapelle c’est la fin des trois ans de séjour et le retour en France.

Il est alors affecté en Allemagne, au 3e RCA, que commande le colonel Argoud, chef prestigieux qu’il admire et auquel le liera une indéfectible amitié. En 1956, le RCA rejoint l’Algérie où il fait de la pacification. Travail peu enthousiasmant qui s’achève par une mutation à Saumur le 1er septembre 1957 où La Chapelle reçoit le commandement de la Division des sous-lieutenants. Il fait alterner compétitions, exercices militaires et séjours marins à ses élèves et a enfin une vie de famille. À sa grande joie, car il n’a cessé de rêver à la Légion, il est affecté au REC en juin 1960 et en reçoit le commandement le 23 août 1960, à Khenchela. Il y entreprend une grosse restructuration avec une audacieuse politique de ressources humaines. Parallèlement, devant les revirements du général de Gaulle sur l’Algérie française, il parle, dès l’été 60, de s’engager, avec son régiment, dans un mouvement insurrectionnel en liaison avec Argoud et le général Challe.

Dans cette optique, début 1961, il recevra chacun de ses officiers, dont deux appelés, et le président des sous-officiers : tous lui donneront leur accord. Une réunion d’officiers à Sidi Bel Abbès, présidée par le colonel Brothier, commandant de la Légion, confirme l’adhésion générale au projet de putsch.

L’auteur fait alors un intéressant retour en arrière pour montrer la genèse du mouvement et la part qu’il y a tenue. On découvre qu’il ne pratique pas la langue de bois devant les autorités venues de Métropole. Et puis arrive la nuit du 21 avril, la marche sur Alger et le Putsch qui va durer jusqu’au 25 avril. Ce sont là des pages passionnantes sur le déroulement de ces quatre journées : témoignage d’un chef de corps qui en révèle des aspects inconnus. C’est ensuite un triste retour vers Khenchela où, mis en arrestation, un avion vient le chercher pour l’emmener à Alger. Rassemblé au terrain d’aviation, le REC au grand complet fait ses adieux à son colonel qui, très ému, embrasse la soie de l’étendard et passe ses hommes en revue.

À son procès, le 27 juin 1961, il déclarera :

« On juge une politique à ses résultats, on ne juge pas l’Honneur sur des résultats ».

Et il conclut ses mémoires :

« Quant à savoir le fond de mes motivations […], il est simple : je ne pouvais accepter ce qui se préparait en Algérie en violation de la parole donnée, car IL Y A DES CHOSES QUI NE SE FONT PAS ».

C’est dans la petite comme dans la grande histoire que nous plongent les souvenirs du colonel de la Chapelle, passionnants à plus d’un titre, vécus sur le terrain ou dans les états-majors, et relatant, avec un franc-parler non dénué d’humour, des épisodes souvent peu connus de notre histoire militaire. Merci au général Lalanne-Berdouticq de ce travail de bénédictin dont le résultat est un ouvrage de grande qualité qui illustre la nécessité de recueillir les souvenirs de nos Anciens pour apporter aux jeunes générations la lumière de leur expérience.

Colonel (er) Pierre BRIÈRE-LOTH

 

[1] – Forces Françaises Libres.

[2] – Régiment Étranger de Cavalerie.

[3] – Régiment de Marche de la Légion Étrangère.

La lecture de cet article extrait du numéro 782 (juin 2022) de Lectures Françaises vous est offerte en intégralité. Pour découvrir le  sommaire du numéro et le commander, c’est ICI !

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