14 janvier 2017

Paysans, focus sur des réalités déformées

Par Lectures Francaises

Focus sur des schémas de pensée habituels, concernant la fausse responsabilités des paysans dans le marasme naturel et social dans lequel nous vivons actuellement. Certainement le meilleur article que j’ai lu sur les vrais causalités, car il est éminemment politique. Oui, absolument : politique ! Pourquoi ? Parce que l’analyse part des faits pour en tirer des « lois » qui, du reste, n’avaient pas besoin d’être érigées en principes autrefois mais qui, aujourd’hui, doivent être étudiées comme telles. Le bon sens perdu nécessite cette étude. Gustave Thibon aurait certainement salué, avec Abel Pomarede, ce requiem désespéré, d’un homme pour une génération, pour plusieurs générations de pauvres impuissants à rappeler à l’état son rôle protecteur et de tempérance, et non de destruction, de despotisme et d’ingérence incompétente ! Alors cessons d’acheter en surface de mort ! Nous tuons nos paysans, que diable !

Lu dans Rivarol :

C’est trop facile de tirer à boulets rouges sur le paysan, ce pelé, ce galeux…

Le 26 février 2016, madame Annabelle Grelier, chroniqueuse économique de France culture, réduisait le problème de l’agri­culture européenne en un abus entre gros ex­ploitants, bénéficiant des primes à la surface de la PAC au détriment des petits. Or, prétend-elle, et c’est une opinion très souvent partagée par les « spécialistes » médiatiques de l’agriculture, les gros produisent une mauvaise alimentation mais maintiennent à un taux inaccessible le prix des terres tandis que les petits qui font du bio ne peuvent s’installer décemment parce que le foncier leur est inaccessible. Or ce sont les pre­miers qui imposent une agriculture et un élevage intensifs. Par exemple les laitiers ont fait le pari de productions massives à prix réduits dont les petits producteurs de lait familiaux sont les pre­mières victimes, leur collecte n’étant pas suffisamment importante pour les faire vivre. Les condamnant à disparaître les uns après les autres.

En fait, aborder le problème de cette façon n’a pas de sens. D’autant que pendant des décennies, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les défen­seurs d’une agriculture familiale, traditionnelle, de qualité, représentant l’immense majorité de ceux qu’on appelait alors les paysans, n’étaient pas traités avec beaucoup d’égards. Ils furent longtemps les héritiers d’un régime abhorré par les nouveaux détenteurs de la pensée unique, dé­fenseurs acharnés du Progrès. Et traités en parias dans des pays qui avant toute autre chose enten­daient régler des comptes idéologiques avec leur passé récent. La « reconstruction » de la France et de l’Europe sur les ruines causées par la destruc­tion des nationalismes alliés des traditionalismes se fera à l’instigation des vainqueurs grâce à leur mécanisation et leur technologie supérieures, ac­compagnées d’un déluge de dollars entrant dans ce qu’on appela le Plan Marshall. Aussi est-il trop simple, trois quarts de siècle plus tard, les mémoires s’étant estompées, de vouer aux gé­monies les ruraux qui en furent les premières victimes et de dénoncer les résultats d’une po­litique de gigantisme qu’ils imposèrent dans les campagnes. Oubliant ainsi qui exigea cette mutation et définit les méthodes par lesquelles y parvenir. 80 % des paysans de 1944 ont été éradiqués en deux géné­rations sans être rempla­cés.

Une telle réparation est directement liée à la capacité des pays européens à renouveler voire à étendre la cou­verture humaine de leur tissu agricole. C’est-à-dire de relancer à grande échelle le repeuplement de ces territoires déser­tifiés. Évidemment par des paysans ethniquement et culturellement irréprochables. Ce qui est une impossibilité absolue. Les jeunes qui veulent pratiquer une agriculture traditionnelle, d’ailleurs critiquée de façon virulente par ceux qui prétendent la soutenir et qui eux-mêmes se définissent globalement comme des progres­sistes, savent bien qu’elle ne les nourrira pas. Les prix imposés sont en dessous des coûts de production. Afin d’une part d’assurer la péren­nité du système commercial capitaliste, d’autre part de maintenir très haute la production in­dustrielle dans laquelle le machinisme agricole et l’électronique ont pris une place essentielle. Et peut-être surtout afin de ne plus jamais re­donner de pouvoir d’apparence démocratique à une partie importante de la population qui, étant constamment en contact avec la nature, sait d’instinct ce qu’ont de dérisoire, de men­songer et de morbide les idéologies artificielles qui composent la société moderne.

Si on veut relever ces prix dans le commerce deux préalables sont nécessaires : d’abord qu’ils permettent au producteur de vivre décemment. C’est-à-dire qu’ils soient très au-dessus de leurs niveaux actuels. Et que ce soit le client ou la grande surface qui le paie, pas le producteur comme c’est presque tou­jours le cas. Sans aller jusqu’à évoquer le lait ou le porc, par exemple, dont les cours actuels, excluraient de la survie une très grande ma­jorité des éleveurs concernés. Et sans doute protesteraient avec véhémence beaucoup des donneurs de leçons les plus tonitruants. Jour­nalistes, universitaires, philosophes de tous poils, écrivains, chercheurs, scientifiques, hommes et femmes politiques dont les feuilles de salaires sont parfois décuplées par rapport à ce que gagnent les « exploitants agricoles » dont ils se gaussent à loisir et pointent vers eux un doigt justicier les accusant de tous les maux de la planète agrochimique.

Pour que cela se produise il importera que ce qu’on appelait il y a quelques décennies « le panier de la ména­gère », c’est-à-dire l’alimentation de la famille, retrouve des niveaux convenables, en d’autres termes près d’un tiers des revenus du foyer. On rappellera qu’en moyenne en 1960 31 % du budget était consacré à l’alimentation contre 18 % en 2013. Il est vrai que si celle-ci a bien diminué, les loisirs, les voyages et les gadgets électroniques ont pris une importance considérable.

Des écrans plats et des consoles

Néanmoins, selon le baromètre Sofinco 61 % des Français estiment que le coût de l’alimen­tation est trop élevé. 72 % des 18/24 ans, sup­posés être les plus sensibles à une alimentation de qualité, et raisonnablement plus élevée, se situent dans cette catégorie. Comme 75 % des foyers avec enfants, ce qui ne surprendra pas. À cette correction près que les allocations fami­liales étaient justement prévues pour amender cette injustice. Or la tendance est plutôt à leur réduction, la bureaucratie socialiste se mêlant de régler ses comptes avec les soi-disant fa­milles nombreuses riches.

Au cours des cinquante dernières aimées la consommation alimentaire s’est très sensible­ment transformée montrant une évolution des mœurs catastrophique, responsable de la plupart des maladies pérennes dites de société : cancers, diabète, athérosclérose, obésité, etc. La viande, les fruits, les légumes, les farines ont largement laissé la place aux plats cuisinés et aux produits transformés industriels, farcis de conservateurs, de colorants, exhausteurs de goût, émulsifiants, anti-oxygènes, acidifiants, correcteurs d’acidité, édulcorants, etc. Ils sont la terrible rançon de la déstructuration de la famille, des campagnes di­latoires montées contre la place essentielle occu­pée par les femmes dans la gestion domestique de celle-ci et surtout son rôle unique dans l’ali­mentation des enfants et des adolescents. Dé­sormais remplacée par la malbouffe de masse, les plats industriels pré-cuisinés, les achats de nourritures toxiques à bas prix, évidemment pro­duites par une agro-industrie chimie qui privilé­gie la quantité sur la qualité et la toxicité sur une diététique traditionnelle.

Cette toxicité que de plus en plus de rap­ports et d’éminents observateurs des dérives. modernistes ne craignent plus de dénoncer avec virulence, continue donc à être imputée à l’agriculture pratiquée en Occident depuis le début des années 1960. Et certes on ne va pas ici défendre les dérives insupportables provo­quées par l’émergence puis le triomphe des techniques et idéologies progressistes qui nous ont conduits au clonage et aux organismes gé­nétiquement modifiés. Végétaux, dans un pre­mier temps, puis animaux et enfin, dans une es­pèce de paranoïa paroxysmique, qui ne fait que croître à mesure que la surenchère scientiste submerge académies et laboratoires, humains, ou trans-humains, ou pour parler comme il convient aux grands esprits de ce temps, « cyborgs ».

Mais avant que la science la plus débri­dée ne s’en mêle, depuis des milliers d’années l’expérimentation, qui comprend une part d’ex­périence et de sagesse, n’a cessé d’avancer à pas comptés dans le domaine de la domestication des espèces animales, de leur amélioration, de la sélection puis de l’hybridation des plantes et des graines, de la perfection des pratiques cultu­rales, des outils agraires, des spécialisations animales ou végétales. C’était dans l’ordre des choses et de la nature lorsque l’homme s’avisa de rapprocher ou d’accoupler des taxons géné­tiquement voisins ou identiques. Il en va tout autrement lorsqu’il joue à l’apprenti sorcier et trafique des gènes appartenant à des espèces ou des organismes différents. C’est bien ce qui est en cours depuis plusieurs décennies. Le pelé, le galeux, ce n’est donc pas le paysan, l’agricul­teur, ou l’éleveur sur lequel tous tombent à bras raccourcis. C’est lui, beuglait pourtant Lalonde, le pollueur qui doit être le payeur. Mais le pay­san n’a jamais été l’initiateur d’aucune pollu­tion. S’il est depuis des siècles le bras manipulé des puissances qui se servent de lui.

Depuis la naissance de l’Europe les ruraux sont redevenus des serfs taillables à merci.

Aucun paysan, depuis 1945, c’est-à-dire il y a 72 ans, n’a en toute indépendance dé­cidé de pratiquer telle agriculture ou ne s’est consciemment déterminé pour tel type d’éle­vage ou tel autre. Ce sont les banques et autres organismes de crédit, les Services de l’agricul­ture, de l’élevage, les Chambres d’Agricultu­re, l’INRA, les lycées agricoles, les syndicats, qui, dès les années 1950, l’ont forcé, sommé, ont fait pression sur lui pour qu’il renonçât à ce que l’expérience et la tradition de ses an­cêtres lui avaient enseigné. Il s’opposa autant qu’il put à l’ordre progressiste qui se mettait en place. Ce sont en revanche des directives étatiques ou supra-étatiques, dont il fut la pre­mière victime, qui, au nom d’une « révolution verte » initiée par l’Europe technocratique balbutiante, vida les campagnes européennes de millions de leurs fourmis tâcheronnes. Le remembrement, les labours profonds, les dommages créés dans le sol et le sous-sol par des matériels de plus en plus lourds, l’élargis­sement toujours plus insensé des périmètres ouverts consacrés à la grande culture, rendus nécessaires par le gigantisme des tracteurs et de leurs outils, etc., balisent cette lente des­truction de notre écosystème.

« Progrès », certes, exigés par une industriali­sation qui a surtout rendu service aux multina­tionales de l’agro-industrie dont les usines n’ont cessé de s’étendre aux portes des villes. Pendant des années cette expansion phénoménale a été une manne pour les chercheurs, les ingénieurs, les bureaux d’études, les services après-vente, les assurances, les banques, etc. Une grande partie du service tertiaire et de la bureaucratie socialisante, les réseaux coopératifs ont prospé­ré grâce à cette agriculture dévastatrice qu’ils ont beaucoup plus participé à imposer que les agriculteurs auxquels nul n’a laissé le choix.

Comment ne pas rappeler ici les odes tressées par le gourou des Verts, le Professeur René Du­mont, à l’agriculture soviétique et « aux milliers d’hectares permettant l’emploi de matériel mo­derne » ? La motorisation à outrance, la des­truction des haies inutiles. On était en 1951, les volte-face de Mai-68 ne pointaient pas encore à l’horizon s’efforçant de convaincre les plus naïfs que les écolos citadins seraient des amoureux de la nature. Jean-Clair Davesnes qui a impitoyable­ment démasqué l’hypocrisie des progressistes de salon et des écologistes de béton rappelait, sar­castique, la stupidité de ces agronomes qui parti­cipèrent activement à l’éradication de la civilisa­tion paysanne. «Il ne faut pas, écrivait-il en 1992, dans L’agriculture assassinée, sortir de l’Institut National Agronomique pour observer où se ras­semblent les vaches dans un pré par temps de pluie et de vent » . Évidemment derrière ces haies détruites partout par les émules de René Dumont. Mais ne nous enseigne-t-on pas aujourd’hui qu’il faut supprimer les vaches afin qu’elles ne souffrent plus ?

Les élites urbaines qui imputent si bruyamment l’alimentation toxique à l’agri­culture chimico-industrielle, sont donc bien les premières responsables de cet état de fait. Et pas seulement. La véritable toxicité de l’agriculture de masse moderne, au-delà des pesticides, de cette hérésie qu’est l’élevage hors-sol, des nour­ritures artificielles dont on gave les animaux d’abattoir, de l’irrigation intempestive, c’est d’abord le diabolique et sournois empoisonne­ment provoqué par les transformations que su­bissent tous les produits de la terre, le traitement industriel et chimique auquel on les soumet, les milliers de poisons chimiques injectés lors « de la fabrication, de la transformation, de la pré­paration, du traitement, du conditionnement, du transport ou de l’entreposage ».

En d’autres termes c’est cette société elle-même, qui n’est pas prête à se remettre en question dans ses fon­dements, qui est responsable de ce désastre glo­bal. Et qui n’en finit pas de trouver de nouveaux alibis afin de tenir les peuples à l’écart des réa­lités. La dernière de ces impostures étant l’affa­bulation du Réchauffement Climatique dont tous les gens de la terre, qui savent lire dans le ciel et gardent la mémoire ancestrale bien présente dans leur histoire, savent qu’elle est complètement imaginaire. Inventée d’ailleurs par les mêmes es­prits faux qui ont mis au point les techniques de destruction de l’environnement dont les paysans furent au fil des années les témoins désespérés et impuissants.

Petrus Agricola

Rivarol, n°3264, 5 janvier 2017