17 juin 2015

Mgr Pie et les catholiques libéraux

Par Lectures Francaises
Le samedi 9 mai, s’est tenu un colloque sous le titre Présence du cardinal Pie, au cours duquel ont été prononcées sept conférences d’un remarquable niveau. La journée du lendemain, dimanche 10 mai, était plus spécialement consacrée à Saint Hilaire, avec la célébration d’une messe tridentine solennelle, par M. l’abbé Boivin (de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X) qui rendit un vibrant hommage au prélat en prononçant un sermon de très grande élévation spirituelle.
Nous avons jugé utile et opportun de reproduire ci-dessous le contenu complet de l’intervention prononcée par notre collaborateur Olivier Destouches qui a exposé un thème qui n’est pas très éloigné des circonstances et conditions dans lesquelles se débat notre France, aujourd’hui, en 2015, ayant trait au libéralisme politique et religieux.

Le libéralisme

Le libéral est celui qui est et se déclare partisan de la liberté et en fait une fin en soi. Mgr Baunard a raison de souligner qu’à partir de la Monarchie de Juillet (1830) « à la conception catholique de l’Etat chrétien avait succédé la conception sceptique de l’Etat indifférent, rangeant tous les cultes sous un régime égal ». En effet, alors que le catholique affirme deux principes : la réalité du libre arbitre de l’homme contre les déterminismes et sa nécessaire dépendance vis-à-vis de Dieu, de ses lois et des autorités qui procèdent de lui, le catholique libéral, à l’inverse, en étendant davantage la liberté morale, se soustrait à toute autorité. Il finit par confondre parfaitement liberté et indépendance. « Jésus-Christ ne doit régner sur les sociétés qu’à la condition qu’il ne les gouverne pas ; qu’à son Eglise doit suffire la liberté de droit commun ; mais qu’en nulle hypothèse, elle nedoit revendiquer pour elle l’autorité, si ce n’est intérieure ». Ainsi s’exprimait l’abbé Augustin Roussel dans son ouvrage : « Libéralisme et Catholicisme » (février 1926). Il ajoutait pertinemment : « Le libéralisme est justement la négation de l’ordre, de la règle et de l’autorité qui l’impose ».

Pour le libéral, on part toujours de la « liberté de conscience » et l’on aboutit, qu’il le veuille ou non, à la neutralité ou laïcité de l’Etat. L’abbé Roussel dit encore que « voulant être à la fois catholique et libéral, il n’est plus désormais assez catholique au regard de l’Eglise et il n’est pas encore assez libéral au gré des non catholiques ». Le catholique libéral a peur des définitions ;on ne le verra que trop avec l’Encyclique Quanta Cura et le Syllabus de Pie IX.Il veut être du « juste milieu », ennemi des extrêmes, c’est-à-dire de la vérité, ennemi de toute intransigeance, modéré par principe, ayant surtout un goût modéré pour la Vérité et une haine médiocre pour l’erreur. Le catholique libéral recherche la paix qui se fait toujours aux dépens de la vérité, des droits de Dieu et de l’Eglise. Il cherche une attitude charitable mais en refusant au prochain l’aumône de la vérité. On pourrait appliquer au catholique libéral la célèbre formule de Bossuet : « il déplore les effets dont il chérit les causes ».

Le catholique libéral est un esprit faux avec sa manie de concilier l’Eglise et la Révolution, les positions contradictoires, l’homme privé et l’homme public. Il juge inopportune la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception en 1854, il redoute la publication du Syllabus dix ans plus tard, il déplore l’Infaillibilité pontificale de 1870 car, au fond, il déteste les dogmes, les définitions précises que l’Eglise propose. Pour défendre la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les catholiques libéraux inventèrent les notions de thèse et d’hypothèse à propos des libertés modernes. C’est comme cela que Mgr Dupanloup, le chef de file des catholiques libéraux dans l’Eglise de France, explique Quanta Cura et le Syllabus de Pie IX. Ils acceptent la doctrine de l’encyclique, la thèse, mais en restent exclusivement au domaine de l’hypothèse et là, ils se considèrent comme juges souverains et infaillibles. Ceci a été démontré de manière magistrale par l’abbé Emmanuel Barbier dans son « Histoire du catholicisme libéral ».Pour le catholique libéral, la thèse, c’est l’idéal impossible à atteindre, l’hypothèse, c’est le possible, le concret, le réel.

Les catholiques libéraux se montrent de fervents partisans de la démocratie, nouvelle forme de religion politique ce qui faisait dire à Mgr Freppel, l’évêque d’Angers en 1890 : « La démocratie est une doctrine et une doctrine anti-chrétienne dont l’idée mère est la laïcisation de toutes les lois etde toutes les institutions sous la forme de l’athéisme social ».Les catholiques libéraux disent en choeur : « Nous ne réclamons que la liberté et l’égalité dans le droit commun, ni plus ni moins ». Ils oublient qu’il existe des droits antérieurs ou supérieurs à la loi civile que celle-ci doit respecter et garantir. Le catholique libéral manque de principes, de sens catholique et finit par accepter les propositions de l’adversaire (ex. : séparation de l’Eglise et de l’Etat ou le Ralliement à la République). A l’inverse, Mgr Pie déclare : « On n’est apôtre qu’à la condition de travailler à être saint, et la premièrecondition de la sainteté, c’est l’orthodoxie ». Le catholique libéral rend l’erreur aimable, le mal acceptable au nom de la conciliation, de la tolérance religieuse et d’une paix factice 1.
Après avoir défini ce qu’était le catholique libéral, nous verrons dans une première partie quels sont les hommes d’Eglise ou les laïcs éminents qui répondent à cette définition et sur quelle doctrine et quels principes ils s’appuient pour essayer de gagner à leurs idées le corps social et l’Eglise elle-même. Dans une seconde partie, nous nous intéresserons aux défenseurs de la vérité catholique, clercs et laïcs, qui par leurs écrits ou leurs mandements ont défendu l’honneur de la Sainte Eglise, à commencer, bien sûr, par Pie IX et son homographe Mgr Pie. La conclusion nous conduira naturellement à porter un jugement, à plus d’un siècle de distance, sur l’Eglise : que reste-t-il de l’enseignement de Pie IX et du message doctrinal du cardinal Pie ?

I. Les catholiques libéraux

Le catholicisme libéral a fait deux tentatives, nous dit l’abbé Barbier, entre 1820 et 1870, pour conquérir l’Eglise de France et la papauté : la première a été arrêtée par l’encyclique Mirari Vos de Grégoire XVI, la seconde par le Syllabus de Pie IX et le concile du Vatican.
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Félicité de Lamennais (1782-1854)

Félicité de Lamennais

La première fut l’œuvre de Lamennais. Félicité de Lamennais fut, sans conteste, le père du catholicisme libéral en France. Ordonné prêtre en 1816, orgueilleux, polémiste, intolérant, réformateur mais incapable de se réformer lui-même. Il a tenté de faire pénétrer le christianisme dans la société, idée juste en soi. Mais, pour y réussir, il quitte le camp de la contre-révolution, déçu par Louis XVIII, pour rejoindre le camp de la Liberté et de la démocratie. Il fut l’un des premiers à voir l’importance des revues et des journaux en créant l’Avenir en 1830 qui ne dura que 13 mois mais qui influença de nombreux catholiques et même des évêques, avec comme devise : « Dieu et la liberté ».

Manquant de saine formation doctrinale, attaché au pape mais plaçant déjà le critère de la Vérité dans le consentement universel des peuples, il liait la défense des valeurs chrétiennes à l’avènement de la démocratie. On connaît sa célèbre formule : « On tremble devant le libéralisme, catholicisez-le, et la société renaîtra ». Il forma de nombreux disciples, à la fois ultramontains et libéraux qui se réunissaient chez lui, à la Chênaie, en Bretagne. Les principaux furent le comte de Montalembert, l’avocat Henri Lacordaire, le futur dominicain, le grand Dom Guéranger, l’abbé Gerbet, le futur Mgr Maret, l’abbé Rohrbacher. L’abbé Barbier explique bien le nouvel ordre social : « L’unité religieuse était brisée ; la France de 1789 et de 1830 proclamait le droit à l’erreur. L’idée que la religion pût avoir des droits parce qu’elle est la vérité était bannie de notre France. Les catholiques, par un renversement de valeurs, réclament pour eux la liberté religieuse ».

Lamennais voit à l’Eglise un autre avenir : l’abandon par le pape de son pouvoir temporel, le ralliement de l’Eglise à la démocratie et au libéralisme, la séparation de l’Eglise et de l’Etat (se libérer de « la pesante protection des gouvernements »), la rénovation de la liturgie… Comme le dit justement Daniel-Rops, ce génie s’est brisé par orgueil. Mgr Baunard ne dit pas autre chose en affirmant que, par orgueil, il tombe sous la foudre comme l’Archange déchu. Il ajoute finement : « Lamennais, ce génie, sorti de Châteaubriand, au lieu de chercher Dieu et le règne de Dieu, eut le tort et le malheur de se chercher lui-même ».
Il proclame aussi que « La Révolution donne au catholicisme une seconde naissance ». Son utopie politique devait le mener à l’hérésie religieuse. Les thèses de Lamennais furent d’abord condamnées par les évêques français avant que Grégoire XVI, dans son Encyclique : Mirari Vos du 15 août 1832 ne condamne les thèses de l’Avenir.

Lamennais ne se soumit pas, préférant la démocratie à l’Eglise. Lacordaire s’en sépara. Grégoire XVI demanda à Lamennais une rétractation par un Bref envoyé à Mgr d’Astros, évêque de Toulouse ; il signa un acte de soumission apparente mais, en janvier 1834, il renonça au sacerdoce. Son apostasie est illustrée par son ouvrage fameux : « Paroles d’un croyant »,dont Grégoire XVI disait : « Livre peu considérable par le volume mais immense par la perversité ». Il fut condamné par l’Eglise, par l’Encyclique Singulari Vos de 1834. Montalembert l’abandonna à son tour, à regret. Les vingt dernières années de sa vie ne nous intéressent pas ici.

La seconde tentative commence en 1850 avec l’ensemble des catholiques libéraux qui poussèrent les évêques à réclamer le droit commun en matière de liberté de l’enseignement à l’occasion de la loi Falloux. On soumettait l’enseignement à l’Etat et à son contrôle avec l’approbation de Montalembert et de Mgr Dupanloup contre l’avis de Mgr Pie, de Louis Veuillot et de son journal, L’Univers.

La bannière libérale fut reprise par Montalembert et Lacordaire, deux hommes de grand talent, l’un comme pair de France, l’autre comme futur orateur à Notre Dame de Paris.

 Montalembert (1810-1870)

MontalembertMontalembert prend le relais de Lamennais et devient le chef des catholiques libéraux. Dès 1831, il devient pair de France et définit son programme et ses idées dans les termes suivants : « Catholique et libéral, je veux défendre la religion, mais par les seuls moyens quecomportent l’esprit moderne et la liberté de tous… La liberté ne s’obtient pas, elle se conquiert ». Ce à quoi Mgr Pie lui répondait : « Nous défendrons la religion par les moyens que comportent des lois et des institutions franchement chrétiennes ».

Non réélu député en 1857, Montalembert se consacre à l’écriture dans le Correspondant pour combattre L’Univers de Veuillot avec Falloux, le prince de Broglie, Augustin Cochin et le soutien de Mgr Dupanloup. Une messe a lieu en 1862 chez Montalembert à la Roche-en-Brenil, en Bourgogne, célébrée par Mgr Dupanloup, avec pose d’une plaque commémorative et la mention : « L’Eglise libre dans l’Etat libre », formule qui sera reprise en Italie par Cavour et au célèbre Congrès de Malines en août 1863.

Au Congrès de Malines, M. de Montalembert s’est déchaîné, si je puis m’exprimer ainsi : « Dans l’ordre ancien, les catholiques n’ont rien à regretter ; dans l’ordre nouveau, rien à redouter… »et, citant Mgr Dupanloup : « Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamées en 89 (la déclaration des droits de l’homme et du citoyen)… ». A l’appui de cette thèse néo-moderniste, il défend : « l’indépendance réciproque dupouvoir spirituel et du pouvoir temporel ».
Avec Montalembert, tous les poncifs du catholicisme libéral étaient exposés, avec talent, il est vrai : l’indépendance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, le primat de la conscience, la liberté religieuse identifiée avec la liberté politique, l’égalité du droit commun pour la vérité catholique.

J’évoquerai brièvement les autres principales figures du catholicisme libéral, avant de parler de l’épiscopat libéral.

Lacordaire

Père Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861)

Père Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861)

Après s’être séparé de Lamennais, il inaugure en 1835 ses conférences à Notre Dame de Paris et écrit son « Discours sur la vocation de la Nation française ». Ce grand apologiste et magnifique orateur, restaurateur de l’Ordre dominicain en France, arrivé au catholicisme par le catholicisme social, ne pourra jamais se départir de son libéralisme comme il l’exprime dans son « Testament » :

« J’étais demeuré libéral en devenant catholique ». Il mourut comme il avait vécu : « catholique pénitent, libéral impénitent ».

M. de Falloux

Le célèbre auteur de la loi qui porte son nom affirmait sereinement : « Christianisme et libertés sont les deux pôles du monde moral et politique… il convient de dissocier la religion de la politique, c’est-à-dire une politique sans religion ».
Mgr Maret.Doyen de la Sorbonne, évêque de Sura in partibus, Rome lui avait refusé un diocèse en raison de ses idées libérales. Dans son ouvrage principal : « Du Concile général et de la paix religieuse » il énonce une notion très actuelle : « Pourquoi parler d’une infaillibilité personnelle duPape, indépendante du consentement des évêques ? »

L’abbé Gerbet

Ecrit dans le Correspondant, revue dirigée par l’élite du catholicisme libéral. Il avait fondé le journal : « L’Ere nouvelle » avec Lacordaire et s’occupait des questions sociales.

L’abbé Gratry

Restaurateur de l’Oratoire, il fut, lui aussi , un libéral impénitent : « un mouvement démocratique emporte le monde moderne avec une force irrésistible que rien n’arrêtera ». Elu à l’Académie française en 1868.

Frédéric Ozanam

Le grand Frédéric Ozanam, béatifié par Jean-Paul II, fondateur de la Conférence de Saint Vincent de Paul, esprit supérieur, admirable par bien des côtés, était aussi libéral que ses amis : « Toute l’Europe tend à la démocratie. Il y a soixante ans que nous travaillons à la statue de la liberté »ou encore : « Le pape est envoyé par Dieu pour conclure la grande affaire du XIXe siècle, l’alliance de la religion et de la liberté ».

Le mouvement catholique libéral était un mouvement européen

Le mouvement catholique libéral était un mouvement européen : belge, italien, suisse, allemand. En Allemagne, par exemple, Mgr Ketteler, évêque de Mayence, publie en 1862 un opuscule : « Liberté, Autorité, Eglise : considérations sur les grands problèmes de l’époque ».

Les principaux évêques libéraux et la division de l’épiscopat

Cette division s’était produite en 1850 sur la question scolaire, avec la loi Falloux. Les ultramontains, avec Mgr Pie, à leur tête, étaient d’un côté, les libéraux avec Mgr Parisis et Sibour, de l’autre. Les premiers sont avec L’Univers de Veuillot, les autres avec L’Ami de la Religion de Montalembert. Cette division va se prolonger pendant 20 ans. Mgr Dupanloup, le véritable chef de file des libéraux, le premier des évêques modernistes, dont nous allons parler plus longuement, tente, selon la juste expression de Mgr Baunard : « une difficile conciliation entre les principes de l’Etat moderne et ceux de l’Etat chrétien, au risque de concessions ».

La division de l’épiscopat

La division de l’épiscopat se faisait sur le pouvoir temporel du pape et sa défense (Mgr Dupanloup l’a toujours soutenu), sur le Syllabus et l’encyclique Quanta Cura, sur l’Infaillibilité pontificale et sur la doctrine de l’unité romaine.

Mgr Sibour

Archevêque de Paris, gallican et républicain, il interdisait à ses prêtres de collaborer à L’Univers, sous peine de sanctions graves. Le prétexte était la sortie d’un livre du grand écrivain espagnolcontre-révolutionnaire Donoso Cortès. La raison de fond était que le journal était accusé : « d’afficher la hautaine prétention de défendre la pure doctrine de l’Eglise romaine. La démagogie dans l’Eglise, c’est le laïcisme voulant se substituer à l’épiscopat pour l’enseignement et le gouvernement des âmes ». L’attaque était habile même si elle était de pure mauvaise foi.

Mgr Dupanloup

Evêque d’Orléans, sénateur, directeur du journal L’Ami de la Religion, grand orateur de la cause de l’Eglise, il voulait réconcilier l’Eglise avec la Révolution.La publication du Syllabus provoqua chez les catholiques libéraux stupeur et accablement ; Mgr Dupanloup publia début 1865 une brochure pour justifier l’encyclique tout en atténuant la portée. Montalembert dira que « c’était un petit chef-d’œuvre d’éloquent escamotage » et qualifia Veuillot de « l’ennemi le plus redoutable de la religion que le XIXe siècle ait produit ». En critiquant Quanta Cura, il détourne l’encyclique de son objectif en prétendant faussement qu’elle ne s’appliquait qu’au libéralisme extrême et à la liberté illimitée. « Notre siècle, dit-il, (en parlant de Jésus) veut bien de lui pourPrêtre, mais il ne veut pas de lui pour Roi ». Mgr Pie ne pouvait laisser dire de telles choses. Il avoue craindre moins, pour le prochain concile « les difficultés qui viendront du camp de l’autorité que celles qui viendront du camp de la liberté ». Au reste, Mgr Darboy et Mgr Dupanloup furent les derniers évêques à publier dans leur diocèse la constitution dogmatique du concile, seulement en juin 1872 pour Mgr Dupanloup.Mgr Dupanloup pouvait s’appuyer sur certains évêques comme Mgr Guilbert ou Mgr Lavigerie qui allait faire parler de lui. En octobre 1878, Mgr Dupanloup, ennemi juré de Louis Veuillot et de l’Univers, décédait un an et demi avant le cardinal Pie.

Mgr Lavigerie le célèbre archevêque d’Alger

Dès 1880 et l’affaire des décrets d’expulsion des congrégations acceptés par l’Eglise de France sur demande expresse du pape Léon XIII au motif spécieux qu’il fallait rompre l’alliance de l’Eglise avec les anciens partis, Mgr Lavigerie préconisait le Ralliement des catholiques à la république. A partir de 1879 et son élévation au cardinalat, Mgr Pie met de l’eau dans son vin et suit les consignes de Léon XIII sur le plan politique, dans l’intérêt de la France. Il s’illusionne sur la continuité entre Pie IX et Léon XIII, encensé par Gambetta, qui pensait déjà à rallier les catholiques à la république. Le cardinal Pie, peut-on penser, est mort au bon moment ! Qu’aurait-il fait s’il avait vécu quelques mois de plus ? La ligne de conduite de Mgr Lavigerie était de pratiquer la conciliation entre les adversaires et d’accepter toujours le gouvernement établi ! Il avait, en outre, la prétention de jouer les intermédiaires entre le Saint-Siège et le gouvernement français de Freycinet et intriguait pour obtenir le chapeau de cardinal que Pie IX ne voulait pas lui offrir. Comme le dit justement l’abbé Barbier : « C’est une observation bien connue qu’il n’y a pas de gens plus autoritaires et qui souffrent moins lacontradiction que les libéraux ». Lavigerie n’échappait pas à la règle, en particulier vis-à-vis de Mgr Freppel.

Mgr Guilbert

Evêque de Gap puis d’Amiens et, enfin, archevêque de Bordeaux, disait en franc-tireur, en 1879 : « Nous avons été des premiers à proclamer l’indifférence de l’Eglise pour les formes politiques (du gouvernement) ». Treize ans après, c’était la position officielle de l’Eglise !

II Mgr Pie et les défenseurs de la Vérité catholique

Les catholiques libéraux oubliaient qu’une nation chrétienne n’est pas dans l’ordre lorsque la Vérité y a, pour unique garantie de sa liberté, la liberté de toutes les erreurs. D’où l’illusion libérale admirablement décrite par Louis Veuillot ; le droit public remplace le droit naturel et chrétien, le séparatisme défini par Mgr Pie conduit au laïcisme et à la sécularisation de la société. Heureusement des hommes s’élevèrent contre ces fausses doctrines et pas n’importe lesquels : le pape Pie IX, Mgr Pie, Dom Guéranger, Mgr de Ségur, plus tard Mgr Freppel et l’incomparable Louis Veuillot, le directeur de L’Univers qui pouvaient s’appuyer sur les ordres religieux revenus.

1) Mgr Pie, l’homme de la doctrine et l’homme de l’Eglise

Cardinal PieMgr Pie pose d’emblée la question centrale : « On a systématiquement écarté, supprimé, aboli, la question divine, prétendant supprimer par là ce qui divise les hommes et rejetant ainsi de l’édifice la pierre fondamentale, sous prétexte qu’elle est une pierre d’achoppement et de contradiction ».

Comme le dit son biographe, Mgr Baunard : « Tout est harmonie, tout est unité dans cette intelligence comme dans cette existence ».Les idées anti-libérales, Mgr Pie les avait dès son séminaire à Saint Sulpice et son vicariat à la cathédrale de Chartres sous la conduite du saint curé de la cathédrale, M. Lecomte ; devenu vicaire général de Chartres à 29 ans du très gallican, Mgr Clausel de Montals et ami de Dom Guéranger, Père Abbé de Solesmes, il exprime son opinion dans une lettre du 12 juillet 1846 à son ami M. de l’Estoile : « Le parti néo-catholique libéral est un enfant de la Révolution ; et la Révolution est satanique dans son essence ».

Il ne changera plus d’avis et fera toujours appel au droit divin de la Vérité en invoquant l’Evangile comme première Charte.

C’est pourquoi il se désole que :

«La législation professe l’indifférence, chose lamentable chez un peuple chrétien…C’est le naturalisme à la place du christianisme, l’homme à la place de Dieu, l’Etat au-dessus de l’Eglise.»

La conséquence est prévisible : « Les sociétés se meurent spirituellement de ce mal, en attendant qu’elles ne meurent temporellement ». En 1860, Pie IX consultait Mgr Pie et lui demandait des notes, en particulier sur l’ordre de la Foi et du surnaturel sacrifié à la nature et sur la séparation absolue de l’ordre religieux et de l’ordre civil érigée en dogme et présentée comme un progrès. Mgr Pie appelait de ses vœux une encyclique sur ces matières, encyclique qui verra le jour quatre ans plus tard. Malgré une Assemblée monarchiste, peu de bonnes lois sont votées. Mgr Pie s’en désole : « Quand l’erreur est une fois incarnée dans les formules légales et dans les pratiques administratives, elle pénètre les esprits à des profondeurs d’où il devient comme impossible de l’extirper ». Les tentatives de restauration monarchique ayant échoué par la faute des libéraux, Mgr Pie, alors au concile Vatican I, prend de la hauteur et déclare le 14 janvier 1870 : « Notre siècle est fatigué d’expédients, fatigué de transactions et de compromis. On a essayé de tout : l’heure ne serait-elle pas venue d’essayer de la vérité… ».

Réflexions de Mgr Pie sur le libéralisme

Dans sa Première instruction synodale du 7 juillet 1855, Mgr Pie fustige ceux qui combattent la doctrine de l’Incarnation : « Le Christ de ces philosophes n’est pas le Seigneur Jésus-Christ que j’adore… Leur Christ n’est que consubstantiel à l’homme ; le mien est consubstantiel à Dieu ».

Ce qui frappe chez Mgr Pie, c’est cette extrême prudence devant les événements politiques ou religieux. Ni opposition systématique, ni servilité, mais en toutes choses, la recherche de la vérité catholique. Cet esprit surnaturel ramène tout au bon vouloir divin avec une abondante charité : « Charité dans le cœur du prêtre mais vérité dans sa bouche ». Mgr Pie n’attaque jamais les personnes, toujours les principes faux ou les doctrines perverses ou mauvaises ; il va même jusqu’à défendre son « ennemi intime », Mgr Dupanloup, attaqué injustement devant le Conseil d’Etat en 1860 à propos de la liberté de l’enseignement, au nom de la charité épiscopale.

Deuxième instruction synodale (juillet 1857/juillet 1858)

Face à ceux qui défendent une philosophie indépendante, la liberté du culte et des croyances, Mgr Pie répond : « Parce que la philosophie ne peut éliminer Jésus-Christ comme elle le voudrait, elleest conduite forcément à le nier, à le poursuivre, à le lapider ». Aux catholiques libéraux qui souhaitent que l’Eglise catholique arrive à des transactions, à des accommodements avec la société laïque, le monde moderne, Mgr Pie répond : « Le roi-prophète nous apprend qu’il n’y a pas de plus grand malheur pour les hommes et pour les sociétés que la diminution des vérités… Si les vérités fléchissent avec les mœurs, celles-ci ne se relèveront plus ». Il ajoute, pour compléter sa démonstration : « Loin donc de demander à l’Eglise de Jésus-Christ de descendre avec nous, demandons lui de rester où elle est, et de nous tendre la main afin que nous remontions avec elle… à la région haute et sereine où elle fait habiter les âmes et les peuples qui lui sont fidèles ».

Dans sa Troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent (juillet 1862/juillet 1863)

Mgr Pie cite saint Hilaire, son glorieux prédécesseur : « Grande est la force de la vérité, qui portant en elle-même des marques suffisantes de crédibilité, brille toutefois davantage par les obstacles qu’elle rencontre… C’est, en effet, le propre de l’Eglise de vaincre quand on l’attaque, d’être mieux comprise quand on la conteste, de gagner du terrain quand on l’abandonne ». Mgr Pie, à la suite de saint Hilaire, ajoute : « L’esprit moderne, c’est la revendication du droit, acquis ou inné, de vivre dans la pure sphère de l’ordre naturel… On a tant parlé à l’homme de ses droits, qu’il a perdu de vue les droits de Dieu ». Face à la sécularisation de la société et des lois, à la séparation de l’Eglise et de l’Etat défendue par les catholiques libéraux, Mgr Pie répond : « Lepouvoir qui comme tel ignore Dieu, sera comme tel ignoré de Dieu ».

Il ajoute cette sentence définitive qui traverse les siècles :

«La France est originairement et substantiellement chrétienne : aucune révolution ne changera sa nature, sa constitution, son tempérament, sa mission, son histoire, sa destinée, ses aspirations»

Les libéraux lui rétorquent que le seul régime possible du monde moderne, c’est le régime de la démocratie et de la liberté. Mgr Pie, jamais à court d’arguments les attaque sur leur propre terrain : « Tout ce qui subsiste aujourd’hui encore de vraie civilisation, de vraie liberté, de vraie égalité et fraternité, a été le produit du christianisme européen ; l’affaiblissement du droit chrétien de l’Europe a été le signal de la décadence et de l’instabilité des pouvoirs humains ».

A ceux qui lui reprochaient une trop grande intransigeance, il répond avec humour :

« Le libéralisme est une bête qu’on n’apprivoise pas. Le cornac est croqué par l’éléphant ».

Son ministère de pasteur et de docteur le contraint d’intervenir dans tous les domaines et de s’adresser à tous, sans distinction. A propos de la loi Falloux et de la liberté de l’enseignement, il répond : « La loi proposée, c’est l’Etat enseignant placé au-dessus de l’Eglise enseignante ».

A la Conférence de saint Vincent de Paul : « Ne vous assimilez point au monde, assimilez le monde à vous ; mais commencez par vous assimiler à vous-mêmes la vérité pleine ».

A la bourgeoisie : « Le conservatorisme est inconvertissable ; il ne veut pas être sauvé, il ne le sera pas ». Aux évêques, en particulier à Mgr Sibour : « L’Eglise est invariablement tenue de pourvoir partout et toujours à l’observation de la loi divine, et la loi divine entend protéger tous les droits. Et le dogme commodede la neutralité politique ne saurait avoir ici son application ».

A ses séminaristes : « Tandis que la royauté de l’homme s’affirme obstinément comme un dogme de la société moderne, affirmons plus haut que jamais la royauté de Dieu, son droit à être honoré, servi et obéi ».

Dans un entretien avec le clergé (juillet 1865) après l’encyclique Quanta Cura et le Syllabuserrorum du 8 décembre 1864 condamnant les catholiques libéraux, Mgr Pie rappelle :

« Il vous sera permis comme à moi, de remercier Notre Seigneur de cette consécration magistrale des doctrines souvent émises dans les allocutions pastorales que vous avez entendues ici, et vous ne lirez pas sans intérêt les lettres par lesquelles un membre vénéré du Sacré Collège a daigné faire ressortir les rapports qui existent entre cette manifestation dogmatique du Saint Siège et notre troisièmeinstruction synodale sur les erreurs du temps présent ».

Vous comprenez que Mgr Pie, à défaut d’être le seul rédacteur de l’encyclique, en fut l’un des principaux inspirateurs.

Les catholiques libéraux et le gouvernement de Napoléon III ont empêché Mgr Pie de recevoir la pourpre cardinalice alors que Pie IX le souhaitait ardemment. Ils lui faisaient payer son ultramontanisme intransigeant, son anti-libéralisme et son soutien au comte de Chambord. Cela n’empêchait nullement Mgr Pie de rappeler encore et toujours les principes intangibles : « L’objectif de l’homme d’Etat chrétien doit être de respecter l’intégrité des principes, là même où ont ils ont cessé momentanément d’être applicables… de ne livrer jamais le plus petit atome de la vérité catholique ».

PIE IX2) Pie IX : Le pape du Syllabus (1846-1878)

Pape libéral lors de son élection, Pie IX change lorsqu’il rentre à Rome, en avril 1850, après son exil à Gaëte, face à la révolution italienne et maçonnique, nous dit Daniel-Rops. S’appuyant sur le cardinal Antonelli, il va renforcer l’autorité du Saint-Siège. En effet, après les révolutions de 1848 en Europe, le Souverain Pontife, avec la fin des régimes héréditaires, redevient le Juge suprême des rapports entre l’Eglise et les Etats.

Pie IX, proche de Donoso Cortès, du cardinal Manning et de la Civiltà Cattolica des Jésuites, parle du libéralisme comme « d’un perfide ennemi… virus occulte, peste pernicieuse » et, ailleurs, il dit du catholicisme libéral : « C’est un pacte entre la justice et l’iniquité, plus dangereux qu’un ennemi déclaré ».

Le grand acte de son Pontificat, avant la convocation du Concile du Vatican, fut son Encyclique Quanta Cura et les 80 propositions du Syllabus errorum du 8 décembre 1864, dix ans, jour pour jour, après la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. Il y rappelait les fausses doctrines et les illusions du naturalisme et du libéralisme. Il condamnait le principe de l’Etat laïque, la liberté de conscience et des cultes, la souveraineté des peuples ; en outre, il rappelait l’indépendance absolue de l’Eglise, son droit sacré à former les consciences, la plénitude de l’autorité pontificale. Les propositions 77 à 80 étaient une condamnation sans appel du libéralisme. Certains principes peuvent nous paraître aujourd’hui surannés, liés à un contexte historique précis. Il est vrai que depuis cent ans, nous avons été imprégnés par les idées libérales, souvent inconsciemment et que, malheureusement, l’Eglise catholique n’est plus le contre-poison, l’antidote qui pourrait nous en prémunir !

Ce coup de tonnerre doctrinal ne laissa pas les gouvernements et les catholiques libéraux sans réaction. Le gouvernement de Napoléon III déclara l’encyclique et le Syllabus contraires aux principes sur lesquels reposait la constitution de l’Empire. Interdiction fut édictée de la publier et de la lire en chaire par les évêques. A la suite de l’encyclique, Pie IX met en garde, à de nombreuses reprises, les catholiques de différents pays par des Brefs contre le libéralisme catholique. En juin 1871, recevant des catholiques français, il leur dit : « Ce que je crains, c’est cette malheureuse politique, ce libéralisme catholique qui est un véritable fléau, qui tâche de concilier la lumière avec les ténèbres, la vérité avec l’erreur ».

En 1873, il condamne à nouveau le libéralisme catholique : « Ceux-ci sont plus dangereux et plus funestes que les ennemis déclarés…parce que, se tenant pour ainsi dire sur la limite des opinions condamnées, ils gardent l’apparence d’une véritable probité et d’une doctrine sans tache, qui allèche les imprudents, amateurs de conciliation et qui trompe les gens honnêtes disposés à rejeter une erreur prononcée… Ils divisent les esprits, déchirent l’unité et affaiblissent lesforces ».

Le cardinal Pie, résumant la pensée du pape, ajoute : « Ces Brefs sont la condamnation explicite et motivée du libéralisme religieux ».

Si l’on veut une preuve de l’estime de Pie IX à l’égard de Mgr Pie, il suffit de se reporter à la lettre qu’il lui envoya en 1875 à l’occasion de la publication des ses Œuvres épiscopales : « Non seulement vous avez toujours enseigné la bonne doctrine mais, avec votre talent et l’éloquence qui vous distinguent, vous avez touché avec tant de finesse et de sûreté les points qu’il était nécessaire ou opportun d’éclairer… Que pour juger sainement des questions et savoir y adapter sa conduite, il suffisait à chacun de vous avoir lu… ». Quel plus bel hommage, le pape, au nom de la Sainte Eglise, pouvait adresser à ce grand défenseur de la Foi, à ce « génie du christianisme » !

3) Louis Veuillot (1813-1883) ou le Soldat de Dieu

Louis VeuillotComment ne pas mentionner le plus grand journaliste catholique du siècle, directeur de l’Univers depuis 1838, écrivain, polémiste et défenseur de la papauté. Favorable à Napoléon III jusqu’en 1860, au nom du parti de l’ordre, il en devint ensuite un adversaire farouche. Louis Veuillot (portrait), catholique et monarchiste intransigeant, ne laissait rien passer.

Reprenant Montalembert à propos de « l’Eglise libre dans l’Etat libre » : « C’est la formule précise de la doctrine fondamentale du libéralisme, déclarée erronée par l’Encyclique et le Syllabus et les Brefs récents de Pie IX ».

Il écrivit aussi un petit bijou qu’est « L’illusion libérale »(1866). Le catholique libéral qualifie le catholique d’intolérant et stipule qu’il faut vivre avec son temps et que Dieu a créé l’homme pour la liberté. Veuillot lui répond que : « Le catholique libéral n’est ni catholique ni libéral ; il n’a pas plus la notion vraie de la liberté que la notion vraie del’Eglise. Sectaire, voilà son nom ».

Ailleurs, Veuillot souligne avec raison : « La trahison des mots achève la ruine des principes… le libéralisme catholique et l’esprit du monde sont consanguins ». Entre le parti de la Révélation (le christianisme) et le parti de la Révolution, il y a le tiers parti du parti catholique libéral qui accepte la rupture de la société civile avec la société de Jésus-Christ. Pour ces raisons, L’Univers est attaqué par tous. Ce qui faisait dire à Mgr Pie, écrivant à Louis Veuillot : « Mgr Dupanloup est un des penseurs les plus faibles et l’un des faiseurs les plus pernicieux ».

Dom GuérangerDom Guéranger

Après s’être éloigné très tôt de Lamennais, il travaille à la restauration de la liturgie avec un retour à la tradition de l’Eglise. A partir de 1841, il publia les ouvrages fondamentaux que sont les « Institutions liturgiques » 3 et « L’année liturgique ». Il convenait de revenir à la liturgie la plus fidèle à la tradition : la liturgie romaine, garante de l’unité de l’Eglise. Il codifia aussi l’usage du « plain chant » et des mélodies grégoriennes et restaura aussi l’ordre bénédictin en France. Le 16 mars 1841, Mgr Pie rencontrait Dom Guéranger pour la première fois à Chartres ; c’était le début d’une longue amitié qui ne devait se terminer qu’à la mort du Père Abbé de Solesmes en 1875. Avant le Concile, il publia sa « Monarchiepontificale » dont Mgr Pie se servit comme document préparatoire.

Mgr de Ségur

Le fils de la comtesse de Ségur fut un grand ami de Mgr Pie. Malgré sa cécité précoce, il prêcha pendant 20 ans la retraite annuelle au petit séminaire de Montmorillon. « La doctrine catholique libérale est une altération profonde de la doctrine catholique sur l’autorité, auprofit de la liberté ». Il meurt en 1881, un an après son ami intime. Louis Veuillot disparaît en en avril 1883 et le comte de Chambord en août 1883. La phalange glorieuse des anti-libéraux, on dirait aujourd’hui des anti-modernistes, se réduit dangereusement. Il ne reste plus que Mgr Freppel, le comte de Mun et, à Rome, le cardinal Pitra. Mgr Freppel, monarchiste, évêque d’Angers de 1869 jusqu’à sa mort en 1891, député du Finistère en 1880, réélu en 1885, s’opposa, en particulier, aux positions de Mgr Bellot des Minières, le successeur du cardinal Pie et de Mgr Guilbert sur l’indifférentisme politique.

Mgr Gay

Né la même année que Mgr Pie, en 1815, il était un ami de l’abbé Gerbet et de Lacordaire qui lui confia le tiers-ordre de Saint Dominique, et dont il devint le confesseur. Il évolua, au contact de l’abbé de Ségur, du libéralisme vers l’ultramontanisme, jusqu’à se séparer de Lacordaire qui lui reprocha sa proximité avec Mgr Pie. Le grand théologien que fut Mgr Gay seconda Mgr Pie pendant plus de vingt-cinq ans dans ses tâches diocésaines. Il rencontra pour la première fois Mgr Pie au Jubilé de Niort en novembre 1851 et se fixe définitivement à Poitiers en septembre 1857. Nommé rapidement vicaire général honoraire, il a contribué à la rédaction de la Seconde instruction synodale sur les erreurs du temps présent. L’abbé Gay rédige un mémoire pour le pape sur le naturalisme, à la demande de Mgr Pie où il affirme que : « Le libéralisme, c’est la Révolutionmasquée, contenant les mauvaises passions de l’homme et surtout son orgueil ». En raison de ses qualités éminentes, il est nommé membre de la commission dogmatique préparatoire au concile et fut chargé d’en rédiger la première partie dogmatique pour la sous-commission de la Doctrine et de la Foi. En 1871, l’abbé Gay rédige un projet d’instruction synodale pour le clergé poitevin sur la constitution conciliaire : « Dei Filius » et une vie de Xavérine de Maistre, carmélite à Poitiers et petite-fille du grand Joseph de Maistre .

L’abbé Gay devient évêque auxiliaire de Poitiers, évêque in partibus d’Anthédon en novembre 1877 ; écarté de la succession de Mgr Pie devant l’hostilité du gouvernement Gambetta, il quitta Poitiers. A sa place, fut nommé le sinistre Mgr Bellot des Minières qui s’empressa de donner des gages au gouvernement et aux persécuteurs ! La grande figure de l’évêque de Poitiers manquait alors cruellement pour soutenir la barque de Pierre par sa parole et ses écrits et la protéger de ses ennemis tant intérieurs qu’extérieurs.

Parmi les défenseurs de la vérité catholique, nous ne saurions oublier les catholiques sociaux : René de la Tour du Pin, l’inspirateur de Rerum Novarum et de la doctrine sociale catholique et surtout Albert de Mun, le fondateur des cercles catholiques ouvriers, ami de Mgr Pie qu’il avait choisi comme conseiller et député de Pontivy en 1876. Albert de Mun défendait les principes catholiques au Parlement et entendait « opposer à la déclaration des droits de l’homme qui a servi de base à la Révolution, la proclamation des droits de Dieu, qui doit être le fondement de la contre-révolution ». Il défend Quanta Cura et le Syllabus et fait voter une loi sur les caisses de retraite, une autre sur les caisses de secours mutuel. Armand de Melun, légitimiste, l’un des pères du corporatisme, fit voter les premières lois sociales avec Villeneuve-Bargemont et créa une commission chargée de préparer les lois d’assistance sociale. Ils étaient soutenus par les députés catholiques de droite, monarchistes : MM. Ernoul, Keller, Chesnelong, Paul de Cassagnac.

En terminant cette deuxième partie consacrée aux défenseurs de la vérité catholique, permettez-moi de vous citer quelques extraits d’un petit pamphlet peu connu de Jules Barbey d’Aurevilly intitulé : « Les quarante médaillons de l’Académie » (1864) dans lequel Barbey règle, à sa manière, leur compte à quelques-uns des catholiques libéraux qui siègent en son sein.
Montalembert : « Pour M. de Montalembert, Satan, ce n’est plus Satan, c’est M. Veuillot ».

M. de Falloux : « M. de Falloux, l’homme poli de l’Académie, est plus heureux ailleurs. C’est le meilleur éleveur de cochons qu’il y ait en France. Aux expositions, il a tous les prix ».

Mgr Dupanloup : « Mgr Dupanloup descend de sa chaire épiscopale jusqu’au journalisme contemporain…Un évêque doit respecter sa crosse, même quand il en frappe ! ».

Conclusion

Nous observons une continuité remarquable dans l’Eglise entre la condamnation de Lamennais par Grégoire XVI et la condamnation du Sillon par saint Pie X en 1910 même si Léon XIII, par sa politique du Ralliement à la République, a donné inutilement des gages aux catholiques libéraux et affaibli le combat doctrinal. 32 ans après la mort du cardinal Pie, un Bref apostolique du 1er mars 1912, signé par le cardinal Merry del Val, secrétaire d’Etat de Pie X, « élève l’église cathédrale de Poitiers, à la dignité de « basilique mineure ».

Dans ce Bref, il est spécifié :

« Dans ce temple antique et grandiose seront ainsi spécialement glorifiésl’illustre Docteur Saint Hilaire, qui défendit si courageusement contre les Ariens la divinité du Christ et Louis-Edouard Pie, cet autre Hilaire, qui vengea par le tonnerre de sa parole l’intégrité dela Foi contre les Ariens de nos jours… »

Hélas, ce n’était qu’un chant du cygne ! L’erreur libérale que nous avons montrée tout au long de cet exposé est aujourd’hui présente dans l’Eglise au plus haut niveau. L’erreur dénoncée hier par les papes est devenue la norme, la règle, le droit de l’Eglise.

Dans son homélie du 19 février 2014 pour la béatification du pape Paul VI, le pape François invitait à se laisser surprendre par Dieu : « Lui n’a pas peur de la nouveauté ! ». Mgr Pie, à l’extrême fin de sa vie , disait le contraire :

« Le salut est surtout dans l’humilité, l’oubli de soi-même, la fuite de la nouveauté, l’amour du silence et de l’obscurité ».

Deux cents ans après la naissance du cardinal Pie, le catholicisme libéral a triomphé dans l’Eglise, le concile Vatican II est l’exact contre-Syllabus et le pape est devenu le défenseur des droits de l’homme, de la collégialité et de la liberté religieuse. Pie IX et le cardinal Pie sont les grands vaincus de l’Histoire comme le dit fort bien Maurice Mathieu dans son bel ouvrage sur Mgr Pie. Saint Paul nous avait prévenu : « Car un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine mais ils se donneront une foule de docteurs suivant leurs convoitises et avides de ce qui peut chatouiller leurs oreilles ; ils les ferment à la vérité pour les ouvrir à des fables ».

Aux côtés du Christ-Roi, roi des Nations, des sociétés et des familles, Mgr Pie trône au firmament du Ciel ! N’était-il pas dans son rôle de défenseur de la Foi et de gardien du dépôt sacré lorsqu’il affirmait : « Le détrônement de Dieu est un crime, ne nous y résignons jamais ». Le grand évêque de Poitiers nous laisse son testament spirituel dans une formule lapidaire qui est aussi valable pour notre temps : « Il suffit d’ailleurs d’un petit nombre de réclamants pour sauver l’intégrité des doctrines ; et l’intégrité des doctrines, c’est l’unique chance de rétablissement de l’ordre dans le monde ». Le cardinal Pie y contribua éminemment.