Libres réflexions sur la peine de mortPeine de mort, droits de l’homme et subversion

Tiens donc ! Un livre sur la peine de mort, en 2019, et de surcroît objet de « libres réflexions » ! De toute évidence, un plaidoyer en faveur de la peine capitale, alors que chacun sait qu’il y a belle lurette que la question est considérée comme réglée. Depuis 1981, la peine de mort est sortie du domaine du débat ; son caractère inadmissible, inconcevable est aujourd’hui un principe intangible, ayant acquis depuis 2007 une valeur constitutionnelle ; bref, une vérité de foi, un dogme. Circulez ! Il n’y a plus rien à dire.

Pourtant, Jean-Louis Harouel [1] n’est pas de cet avis ; il n’a pas circulé, et campe résolument sur le sujet, estimant que, au contraire, il y a encore beaucoup à dire. Nous n’en sommes pas surpris, connaissant sa grande liberté d’esprit et ce talent d’aller chercher les sujets qu’on n’attend pas, les plus controversés, souvent trop rapidement enterrés et qu’il s’obstine à reconsidérer avec une incontestable originalité. Et de fait, ses Libres propos sur la peine de mort ont quelque chose du brûlot. À la suite d’une chronique donnée dans le Figaro en décembre 2007 sur la légitimité de la peine de mort, et dans laquelle il déplorait que les abolitionnistes aimassent les assassins plus que les victimes, un parlementaire, soulevé d’indignation devant une telle impudence, avait protesté dans l’hémicycle et proclamé qu’il n’aimait pas les assassins mais, l’homme, rien que l’homme. Le problème, c’est que notre monde moderne ne sait plus très bien ce qu’est l’homme, tant sa substance, sa nature se sont dissoutes dans l’anthropologie dévastatrice promue par l’idéologie des droits de l’homme [2].

Le premier intérêt de ce livre, c’est qu’il brise le mur de silence dressé par le politiquement correct. Il l’a déjà fait sur de nombreux thèmes : l’inégalité, l’art contemporain, l’idéologie des droits de l’homme [3], autant de sujets à controverse, dont il s’obstine à renouveler l’approche. S’agissant de la peine de mort, J.-L. Harouel met ici en évidence les mécanismes intellectuels, les attitudes affectives qui ont donné naissance à une véritable idéologie, un système de pensée qui refuse à la société le droit de se défendre et d’infliger aux pires criminels la peine capitale. Si l’on excepte Beccaria qui, le premier, au XVIIIe siècle, réclama sa suppression, le premier contempteur radical de la peine de mort, le deus ex machina du courant abolitionniste, fut Victor Hugo. Le second intérêt et non le moindre, c’est qu’il place la question abolitionniste en perspective dégageant les sources idéologiques dont il souligne l’influence désastreuse sur nos sociétés contemporaines.

Les données de l’idéologie abolitionniste

L’imposture hugolienne

C’est avec son roman Le dernier jour d’un condamné paru en 1829, que Victor Hugo pose le premier jalon du courant abolitionniste. Livre de propagande, à l’argumentation biaisée, ce roman est une véritable imposture. Hugo s’est fabriqué un condamné aux mesures exactes de sa phobie : on ne sait rien de lui, ni de son crime, ni des circonstances de sa commission, ni de sa victime. Son condamné n’est qu’une abstraction qui se déploie dans un procès pénal forgé de toutes pièces, aux fins de renverser le rapport criminel-victime au profit de l’assassin par un recours systématique à toutes les ficelles de l’émotion, et d’une compassion dont il réserve la faveur exclusive au condamné. Dans son entreprise de sublimation de l’assassin, noyée dans un  flot de mièvrerie, Hugo pratique le sentimentalisme le plus racoleur, insistant lourdement sur la douleur morale du condamné, évoquant l’image de « sa petite fille bientôt privée de père »,  frappant ainsi la victime d’une double peine : celle de la mort et celle de la privation de tout sentiment de pitié. Péguy l’avait bien vu : « Hugo aimait les assassins ». Il ajoute « cette grande prédilection… c’est encore [sa] grosse innocence. Sa grosse ignorance. Du bien, et peut-être surtout du mal ».

Une image de l’intellectuel de gauche abolitionniste

Hugo préfigure ainsi l’intellectuel de gauche abolitionniste qu’incarne aujourd’hui parfaitement Robert Badinter, prophète et maître d’œuvre de l’abolition, dont le livre, L’Exécution, paru en 1973 est le décalque presque parfait du roman de Hugo, mais avec plus de subtilité dans le maniement de l’argumentaire. Badinter prend bien soin de prévenir toute accusation d’indifférence à l’égard des victimes, en prenant la mesure de la douleur du mari de l’assassinée, mais pour mieux concentrer ses efforts sur l’assassin qu’il place au même niveau compassionnel que la victime. « Certes, prévient-il, des hommes et des femmes sont morts et c’est un immense malheur, mais les criminels accusés sont tout aussi dignes d’intérêt. La peine de mort ne rendra pas les victimes à leurs proches ». En somme, la victime, c’est triste, mais c’est du passé, c’est acquis ; seul compte le sort de l’accusé qu’il veut sortir d’une équation sanglante qu’il se refuse à entériner. J.-L. Harouel conclut très justement qu’un tel discours revient à promouvoir un nouveau droit de l’homme : la garantie de pouvoir tuer en ayant la certitude de ne pas être tué. Badinter, certes est avocat ; sa tâche est de tirer son client des griffes de « la veuve ». Mais, ici, il est aussi idéologue, animé de la volonté d’imposer à la société le dogme abolitionniste et la législation qui va avec. Son discours-plaidoirie perd toute légitimité.

La victimisation du criminel

Hugo et Badinter occupent le même terrain, celui du vieil argument rousseauiste : l’assassin condamné à mort, à l’origine pur et bon, est perverti par la société qui est la vraie responsable du crime commis. Produit des forces sociales, le mal est extérieur à l’homme ; donc, le criminel est innocent, victime de la justice d’une société qui ne l’a pas éduqué, qui ne lui a pas donné de bons principes. D’où cet aphorisme hugolien aussi célèbre que fallacieux : « Une école qui ouvre, c’est une prison qu’on ferme ». J.-L. Harouel a beau jeu de démonter un raisonnement aussi spécieux – surtout quand on voit ce qu’est devenue aujourd’hui l’école publique – et de rejeter cette explication causale et radicalement fausse de la délinquance. La criminalité n’est pas la conséquence mécanique d’un déterminisme social ; et s’il existe des milieux criminogènes, cela ne signifie pas que tous ceux qui y vivent seront des criminels.

L’appel aux sources spirituelles

C’est un des grands arguments de Victor Hugo que de condamner la peine de mort au nom des principes de l’Église : « Ecclesia abhorret a sanguine» (l’Église a horreur du sang versé). Il est vrai qu’elle n’a jamais inscrit la peine de mort dans son droit pénal. Mais une fois encore, l’argumentaire hugolien est celui d’une propagande biaisée, puisqu’il masque la différence fondamentale entre la mission de l’État qui est d’assurer la bonne marche de la société et la sécurité des citoyens, en disposant notamment de la sanction pénale, et celle de l’Église qui est de conduire ses fidèles sur le chemin du salut. En effet la doctrine catholique distingue ce qui relève du pouvoir d’État et ce qui relève du pouvoir spirituel. L’Église n’a pas à juger les délinquants et à leur appliquer des sanctions, dont la peine de mort. La doctrine abolitionniste de Victor Hugo ne doit rien à la doctrine catholique.

En fait, Hugo se sert de la religion pour promouvoir la vision radieuse d’une société qui aura réduit la fracture entre délinquance et victimes en éludant la question de la culpabilité. Le crime étant le produit d’une maladie sociale, le remède n’est pas d’ordre pénal, mais médical et social. C’est à la société de changer ses règles de fonctionnement pour changer l’homme et le guérir pour engendrer un nouvel homme. Discours qui traîne avec lui la vieille utopie née des Lumières et reprise par la Révolution : la régénération de l’humanité. Dès lors, il n’est plus besoin de la peine de mort et pas davantage des prisons, car la prison fait le criminel qu’elle maintient dans son carcan de coupable. On a là les principaux ingrédients de l’idéologie anti-pénale de Victor Hugo (…)

Jean-Baptiste GEFFROY

Extrait du n° 754 (février 2020) – Pour lire la suite de cet article, commandez ce numéro ou abonnez-vous

[1] – Jean-Louis Harouel est professeur émérite d’histoire du droit de l’Université de Paris II, Panthéon-Assas. Il fut pendant plus de dix ans, professeur à la Faculté de droit et des sciences sociales de Poitiers.

[2] – Sur cette question, il faut mentionner les travaux du professeur Xavier Martin. Citons entre autres Nature humaine et Révolution française, DMM, 1994. Régénérer l’espèce humaine. Utopie médicale et Lumières (1750-1850), DMM, 2008.

[3]Essai sur l’inégalité (PUF 1984), ensuite sur l’art contemporain (Culture et contre-culture, PUF 1994, 2e éd. dans la collection Quadrige) ; La Grande falsification. L’art contemporain, Jean-Cyrille Godefroy 2012, 2e éd. 2015) dont il dénonce la mystification ; sur la nation (Revenir à la nation, Jean-Cyrille Godefroy 2014) ensuite sur l’idéologie jushumaniste avec Les Droits de l’homme contre le peuple, DDB, 2016.

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