La jungle est neutre. À propos du film de Polanski sur l’Affaire DreyfusLa jungle est neutre. À propos du film de Polanski sur l’Affaire Dreyfus

Dans les années cinquante, le livre d’un officier britannique eut un succès certain auprès de soldats français qui firent l’expérience amère de combats perdus loin de l’Europe sur des terrains inconnus en général et dans la jungle en particulier. L’un d’entre eux écrivait ainsi « qu’il s’était trouvé enfermé dans cette végétation comme dans une cathédrale glauque, immense et étouffante » [1].

Cette hantise de la jungle fit le succès du livre du commandant F. Spencer Chapman dont le titre La Jungle est neutre est à lui seul déjà tout un programme. Chapman, ancien commando pendant l’implacable guérilla contre les Japonais dans la jungle malaise, démythifie ce milieu hostile, mortel pour celui qui y pénètre pour la première fois en ignorant ses secrets et ses ténèbres. Mieux, l’instructeur apprend à son élève que l’ennemi, même installé solidement dans cette jungle, devient lui aussi très vulnérable lorsqu’une routine satisfaite, le confort d’un cantonnement lui font oublier la nature du cadre dans lequel il combat.

L’Affaire Dreyfus, telle qu’elle nous est présentée habituellement, ressemble à cette cathédrale glauque, immense et étouffante dans laquelle il semble impossible de pénétrer sans épouser le dogme qui y est célébré au travers d’une liturgie maintenant séculaire. La conversion apparaît obligatoire et l’hérésie impossible.

Et pourtant, le fait, comme la jungle, est neutre, reste neutre.

Les faits sont neutres.

C’est dans cet esprit que le film de Roman Polanski « J’accuse!» doit être envisagé pour que cette Affaire Dreyfus cesse une bonne fois d’être seulement, selon le mot de Barrès, une véritable orgie de métaphysiciens.

L’Affaire reste un sujet brûlant plus de cent années après sa conclusion historique stricto sensu. Toujours songer à Maurras lors de son procès en 1945, lequel conclut sa défense par ces mots : « C’est la revanche de Dreyfus! ».

Nous sommes en présence d’une affaire criminelle qui aurait pu inspirer, après les historiens, une multitude d’écrits, de nouvelles, de romans, de scénarios et de films s’appuyant sur l’incroyable densité romanesque de ces événements, de ce thriller tout à la fois historique, sociologique, financier, politique ou psychologique. Tous les ingrédients sont là : des services secrets, des agents patriotes et d’autres indélicats, un service action, des faussaires, des meurtres, des mouchards, des femmes fatales, des déguisements, des cambriolages, des chantages, des homosexuels en premiers rôles, des banquiers véreux, des journalistes stipendiés, des procès, de l’exotisme de la Guyane au Sud tunisien, des scandales financiers, des casinos, des suicides, des meurtres déguisés en accidents, en morts naturelles ou en suicides, des exils, des haines, des aventuriers interlopes, des ministres concussionnaires et, même, des gens honnêtes ou héroïques…

Et pourtant, à part ce film de Polanski et un film médiocre pour la télévision, aucun roman, aucun film, comme si le public devait s’en tenir à la seule conclusion de la vulgate dreyfusarde qui tient en ses quelques mots :

Le capitaine Alfred Dreyfus est innocent du crime de trahison que lui reprochait un groupe d’officiers du Grand État-Major français, des militaires obtus et raidis dans un antisémitisme haineux et qui allaient faire condamner sciemment un innocent méritant (polytechnicien), ayant choisi la France après 1870, et l’envoyer au secret dans une île insalubre au large de la Guyane. L’officier innocent ne retrouvera sa femme et ses enfants, son grade et son honneur que par le courage et l’abnégation de sa famille admirable aidée par une classe politique progressiste non moins admirable.

Fermez le ban. La messe est dite.

Rappelons pourtant quelques faits.

L’Affaire Dreyfus se situe douze ans après la faillite de la banque catholique Union Générale (due à l’action de Rothschild principalement), quatorze ans après la première expulsion des congrégations et antérieurement à la seconde expulsion des congrégations (1903), à l’affaire des Fiches (1904) et à l’interdiction des ordres enseignants (1904).

Il faut noter que cette simple chronologie dégage un dénominateur commun : l’anticatholicisme.

Catholicisme atteint dans sa haute finance par ce krach bancaire, à sa source (l’enseignement) par la persécution des congrégations et dans sa classe moyenne à travers l’affaire des Fiches qui a évincé les cadres catholiques de l’armée [2].

De ce point de vue, il est évident que l’Affaire Dreyfus a permis la promotion au sein du Grand État-Major d’officiers généraux républicains, en dépit de toute considération professionnelle. Promotions catastrophiques que Joffre, pourtant franc-maçon, put mesurer au début de la Première Guerre mondiale et qui le contraignirent à une épuration brutale sous la forme de mutations nombreuses à Limoges [3] dès novembre 1914…

Ces faits sont indiscutables et toute réflexion quant à la culpabilité ou l’innocence, du capitaine Dreyfus doit être replacée dans ce cadre. Peut-être parce qu’il existe une troisième hypothèse et surtout, à cause du caractère finalement secondaire de cette question.

Il ne s’agit pas de cultiver le paradoxe mais seulement garder en tête avec Maurras et Barrès que l’Affaire aurait dû se résumer à l’alternative suivante :

« Si Dreyfus est coupable, il faut immédiatement le fusiller et avec lui les cinquante personnes qui l’ont soutenu. Si Dreyfus est innocent, il faut IMMÉDIATEMENT le nommer Maréchal de France. Et fusiller les cinquante personnes qui l’ont soutenu… ».

Il existe aussi quelques faits subtilement occultés chez tous les auteurs qui traitent de l’Affaire Dreyfus. Comme, par exemple, la création de la démocratie chrétienne, cet outil destiné beaucoup plus à démocratiser les catholiques qu’à christianiser les démocrates. Or, son véritable acte de naissance est de 1892, deux ans avant l’Affaire et les chrétiens de gauche seront tous de fervents dreyfusards généreusement stipendiés par le Prince de Monaco [4], soutien fidèle du Syndicat et relais financier de celui-ci. Le rôle de Marc Sangnier et du Sillon n’est plus à démontrer dans cette affaire, ni leurs liens avec la communauté juive [5].

Une lecture religieuse de l’Affaire Dreyfus présente donc un intérêt certain à la lumière des quelques exemples ci-dessus, exemples non exhaustifs.

Il faut donc envisager une réflexion non exclusivement axée sur la culpabilité ou l’innocence du capitaine, ce fil conducteur unique et brûlant de la quasi-totalité des ouvrages consacrés à Dreyfus.

En tout état de cause, cette Affaire est et reste passionnante. Une affaire dramatique qui n’est pas close, car l’histoire contemporaine semble errer dans un circuit fermé. Au moment du traité de Versailles, Maurras ne disait-il pas que l’aubade cosmopolite de l’Affaire Dreyfus n’était pas terminée et qu’il fallait simplement remplacer le mot État-Major par celui de France ?

Patrice MORES

Extrait du n° 754 (février 2020) – Pour lire la suite de cet article, commandez ce numéro ou abonnez-vous !

 

[1] – Lucien Bodard met ces mots dans la bouche de ce soldat anonyme (La Guerre d’Indochine, tome 3 : L’humiliation). Mais ses lecteurs reconnaîtront le style sombre et flamboyant du Chinois

 

[2] – L’exemple le plus frappant de cette épuration maçonnique est un officier brillant dont le livre de stratégie était étudié par l’état-major allemand et qui vit son avancement bloqué au point de prendre sa retraite en février 1914 comme simple colonel pour avoir répondu une quinzaine d’années avant à un Frère La Gratouille (qui voulait les noms des officiers de son bataillon qui allaient à la messe) qu’il lui était impossible de répondre à cette question puisqu’il était toujours au premier rang… Cet officier, qui ne mettait d’ailleurs pas les pieds à l’église, se nommait Philippe Pétain.

 

[3] – Les Frères, ses Frères, ne lui pardonnèrent pas ces limogeages et le généralissime vainqueur de la Marne dut quitter le GQG de Chantilly quelques mois plus tard lorsque ces messieurs revinrent apeurés de Bordeaux. Un détail significatif : le général Joffre a rejoint son domicile parisien en taxi et à ses frais. Mesquinerie signée… Le diable est décidément dans les détails.

 

[4] – Le commandant Forzinetti, qui commandait la prison militaire du Cherche-Midi où furent détenus Dreyfus puis Henry, permet à Dreyfus de communiquer avec sa famille malgré sa mise au secret et a un rôle bien curieux lors du suicide du colonel Henry. Cet officier, joueur invétéré repéré par le policier Guénée (encore une victime de la fatalité dreyfusarde), sera finalement mis à la retraite (parce que trop voyant) et deviendra un employé du Casino de Monaco et propriétaire d’un cercle de jeux à Bruxelles (à noter que ses filles passaient leurs vacances chez le colonel Picquart, le tombeur du colonel Henry).

 

[5] – La conversion de la future Raïssa Maritain (et son influence ultérieure sur le philosophe) illustre cet aspect de la question.

 

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