Salazar vu de France

Lu dans Présent du 7 juillet 2018. Le « philosalazarisme » en France, tel est le sujet jusqu’à présent inédit qu’ont choisi de traiter deux universitaires : Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Sorbonne, spécialiste des droites radicales, et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, maître de conférences à l’université de la Sorbonne Nouvelle, spécialiste des droites portugaises. Une étude marquante qui s’inscrit dans le cadre de l’histoire politique et intellectuelle d’un passé récent. 

Propos recueillis par Philippe Vilgier

Le sujet de votre livre, écrit avec · Ana Isabel Sardinha-Desvignes, Célébrer Salazar en France (1930-1974), apparaît particulièrement novateur. Sur quelles sources vous êtes-vous appuyés ?

 – Nous avons mobilisé nombre de sources françaises, à commencer par les nombreux essais publiés sur Salazar, mais aussi la presse qui en a largement traité. Mais nous avons croisé ces sources hexagonales avec des sources portugaises. Et d’abord avec les archives Salazar dont nous avons utilisé l’abondante correspondance avec ses interlocuteurs français. On retiendra parmi eux Henri Massis, Jacques Ploncard d’Assac, Gilbert Renault (Rémy), Pierre de Bénouville ou Michel de Saint-Pierre. Et bien sûr la journaliste et romancière Christine Garnier, qui a publié en 1952 Vacances avec Salazar. A ces archives Salazar s’ajoutent les papiers d’António Ferro et leur riche correspondance.

Le premier chapitre s’intitule : « Aux origines était Antonio Ferro. » Qui était cet étonnant personnage ?

 – Antonio Ferro (1895-1956) joue un rôle central durant les vingt premières années du régime. Ferro est à l’origine un intellectuel de l’avant-garde qui a noué à ce titre de nombreux contacts avec ses homologues européens, notamment français. Mais le moderniste Ferro évolue dans la seconde moitié des années vingt : il est gagné au nationalisme comme à la figure et aux projets de Salazar. Celui qui a été qualifié d’ « intellectuel organique du régime » a consacré son énergie et son talent au service du nouvel homme fort du pays. Ferro a mis en scène une série de dialogues conduits avec Salazar en 1932 et réunis dans un ouvrage publié au Portugal en 1933. Le livre, adapté, parut l’année suivante en France chez Grasset, avec une préface de Paul Valéry, sous le titre Le Portugal et son chef Communicant avant l’heure Ferro est aussi l’homme qui invite et accueille les nombreux intellectuels qui font le voyage au Portugal durant les années trente. Un des plus célèbres, réunissant en juin 1935 Georges Duhamel, François Mauriac et Jules Romains, a été immortalisé sur la pellicule sous le titre A Praia da Nazaré.

On demeure surpris par le nombre d’écrivains et d’intellectuels qui ont posé un regard positif sur l’œuvre politique du docteur Salazar. Comment l’expliquer ?

– La liste est effectivement impressionnante. Il faut prendre en compte le contexte français marqué par la crise et des troubles politiques (6 février 1934). La publication du Portugal et son chef intervient dans un contexte qui conditionne la réception d’un livre et la perception d’un dirigeant politique qui n’est pas alors considéré comme un dictateur comparable à Mussolini ou Hitler. Le « docteur Salazar » n’est pas perçu comme un aventurier politique mais comme un professeur d’université, expert en finances publiques, qui aurait sorti le Portugal du désordre institutionnel et économique. Présenté par la propagande comme la réincarnation de la grandeur portugaise héritée d’Henri le Navigateur, Salazar marque soigneusement sa distance avec les fascismes, même s’il doit à l’intérieur composer avec les chemises bleues de Preto comme avec d’autres sensibilités politiques, notamment monarchistes ou traditionalistes. Salazar, qui entend être le point d’équilibre de toutes ces sensibilités anti-marxistes et n’être l’otage d’aucune, refuse de voir son autorité contrebalancée par d’autres structures, notamment un parti unique puissant. L’ambition, maintes fois rappelée, est de « faire vivre le Portugal habituellement ». Si le régime est bien celui de l‘Estado novo, il ne s’agit pas pour ce régime autoritaire de créer un homme nouveau comme dans les totalitarismes.

 

– N’est-il pas exagéré de parler d’influence maurrassienne à propos du régime de l’Estado novo ?

– Le débat est ancien et remonte à la question des liens supposés entre l’Intégralisme lusitanien des années 1910-1920 (dont Salazar n’a pas été partie prenante) et le maurrassisme. Une filiation qui doit être relativisée. Mais Maurras compte parmi les références intellectuelles de Salazar. A ceci près que Salazar, comme il le donne à voir dans ses entretiens avec Henri Massis, doit d’abord être compris non comme un doctrinaire mais comme un dirigeant politique avec le pragmatisme et l’opportunisme que cela implique. Mais pour les maurrassiens, Salazar représente une référence de premier plan dont Henri Massis a été le relais majeur.

D’où vient cette image de Salazar « sage de l’Occident » ? Quand est-elle née et jusqu’à quand a-t-elle perduré ?

– Cette image se met en place dans, la seconde moitié des années cinquante, sur fond de décolonisation. Massis l’auteur bien connu de Défense de l’Occident puis de L’Occident et son destin (1956), a campé Salazar dans ce rôle. Jacques Ploncard d’Assac, dont l’influence s’affirme au tournant des années soixante, prend ensuite le relais et diffuse cette image via ses éditoriaux radiophoniques de La Voix de l’Occident qui émet depuis Lisbonne. Cette figure du « sage de l’Occident » marque encore les nécrologies consacrées par la presse nationaliste à Salazar à l’occasion de sa mort en 1970.

Finalement, peut-on dire que Salazar soignait sa communication politique ?

– Assurément. Loin d’être un expansif ni de chercher à mettre en avant son corps ou sa voix, comme d’autres dictateurs du XXe siècle, Salazar a érigé le silence, la discrétion et un certain mystère en marqueurs de sa communication. Une communication qui a su se renouveler et s’adapter, comme en témoigne l’ouvrage à succès paru en 1952 intitulé Vacances avec Salazar, ou il échange avec Christine Garnier.

Célébrer Salazar en France ( 1930- 1974), Peter Lang, 326 pages.

 

Le vrai Salazar
Salazar et son temps
Salazar et la révolution au Portugal

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