Erdogan veut museler l’Europe

NDLR : Tout bon stratège, et Recep Erdogan en est sans doute un, sait que l’attaque est parfois la meilleure défense. Devant les critiques qui ont pu fuser à l’occasion du référendum renforçant son pouvoir présidentiel en avril 2017 consécutif au putsch manqué de juillet 2016, les relations se sont tendues entre le président turc et les Occidentaux, prompts à lui reprocher une dérive autoritaire. Quoi de mieux pour museler les moralisateurs de la bien-pensance occidentale que d’appliquer la tactique accusatrice promue par le Komintern à partir de 1934 à l’égard des opposants politiques et de leur reprocher d’être eux-mêmes des « fascistes » ? Le mot est lâché : « Islamophobe ! », une injure grave qui vient juste après celles « d’antisémite » et de « raciste ». Minute nous livre ici une analyse détaillée des manœuvres d’Erdogan pour museler ses adversaires en se faisant passer pour une « victime ». 

Pour lutter contre l’islamophobie », Erdogan, le président turc, envoie ses troupes. Depuis le début du mois d’avril, une délégation de députés turcs parcourt l’Europe pour recueillir les témoignages d’islamophobie. L’objectif : en faire un rapport circonstancié pour les organisations internationales.

Critique de l’islam

L’Allemagne, la Belgique et la France sont-ils des pays à risque pour les musulmans, et notamment pour les musulmans turcs ? Cela ne fait aucun doute pour le gouvernement islamiste de Recep Erdogan. La preuve ? L’augmentation, selon lui, des paroles et actes islamophobes et la montée des partis « d’extrême droite». L’entrée en fanfare à l’automne dernier de l’AFD (Alternative für Deutschland) au parlement allemand inquiète le gouvernement turc. Allemagne, Belgique et France sont donc dans le viseur d’Ankara et de l’enquête sur l’islamophobie en Europe, directement diligentée par le gouvernement turc qui fait de la lutte contre l’islamophobie en Europe un axe stratégique d’influence.

Pour l’occasion, une commission « islamophobie » a donc été créée au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie. Son « objectif principal » est « la compréhension des causes de la hausse de l’islamophobie » en Europe, selon les termes de son président, Adnan Boynukara, un parlementaire membre du parti présidentiel AKP. Cette commission spéciale est directement issue de la commission des droits de l’homme du parlement turc (oui, ça existe !), présidée par Ömer Serdar, membre, lui aussi, de l’AKP. Pour lui, l’islamophobie est carrément une « menace pour la paix dans le monde » ! Son but est donc de faire évoluer les législations nationales dans ce domaine. Avec Boynukara, Serdar est le principal animateur de cette campagne anti-islamophobie.

Au programme de cette commission : des visites et auditions partout en Europe, la rédaction d’un rapport officiel à destination des institutions internationales, Nations Unies, OSCE, Conseil de l’Europe, etc., et, enfin, la présentation de propositions concrètes et de recommandations pour lutter contre l’islamophobie lors d’un grand colloque international. Bref, en lançant cette grande enquête sur l’islamophobie, Erdogan se place, plus que jamais, comme le principal défenseur des musulmans en Europe.

A ce jour, seule l’Allemagne a reçu la visite d’une délégation de cette commission. A Berlin, mais aussi à Cologne et à Düsseldorf, les députés turcs ont ainsi rencontré et recueilli les témoignages d’associations locales : l’Union des démocrates turcs européens (un faux-nez de l’AKP en Europe de l’Ouest), le Conseil islamique d’Allemagne, le Conseil central des musulmans d’Allemagne, etc. Une réunion publique à ce sujet a même été organisée par le Consulat turc.

De même, la délégation d’Ankara a visité plusieurs mosquées – ce n’est pas ce qui manque…et notamment la mosquée Eyup Sultan à Cologne, qui a été récemment tagguée par des manifestants pro-kurdes. L’occasion pour Ömer Serdar de mêler terrorisme kurde et islamophobie. La délégation turque s’est rendue à la Keupstrasse, la rue Keup, surnommée « la petite Istanbul » de Cologne, afin de rencontrer des commerçants turcs. Bref, des visites soigneusement organisées et des rencontres bien ciblées, avec le même objectif : dénoncer la montée et la dangerosité des menées anti-islam en Europe.

Porte close à l’Assemblée nationale

Côté officiel, en revanche, la délégation turque semble avoir été boudée. Tout juste a-t-elle pu rencontrer Aydan Özoguz, une élue social-démocrate au Bundestag d’origine turque et ancien ministre des Migrations et de l’Intégration. C’est d’elle qu’Alexander Gauland, chef de file de l’AFD au Bundestag, avait promis de « se débarrasser en Anatolie » ! La formule avait fait scandale.

Ce manque de reconnaissance officielle a conduit les parlementaires turcs à dire tout le mal qu’ils pensaient de l’Europe et de ses gouvernants, et à s’ingérer sans scrupule dans les affaires allemandes. Dénonçant la montée des actes anti-musulmans, Ömer Serdar s’en est ainsi pris au nouveau ministre CSU de l’Intérieur, Horst Seehofer, pour sa déclaration (de bon sens) de mars dernier: « L’islam n’appartient pas à l’Allemagne », Et de réclamer… le renforcement de la législation contre l’islamophobie en Allemagne, qu’il souhaite aussi sévère que celle contre l’antisémitisme.

Après Berlin, Cologne et Düsseldorf, la délégation de quatre parlementaires turcs, menée par Serdar et Boynukara, comptait bien s’inviter à l’Assemblée nationale. Une date avait même été avancée: le lundi 23 avril. Raté ! Ni Stéphane Testé (LREM), président du groupe parlementaire d’amitié France-Turquie, ni les députés y appartenant n’étaient présents pour les recevoir. Prudence est mère de sagesse…

Lionel Humbert

Cet Ottoman comme il respire

Cette enquête sur l’islamophobie en Europe s’inscrit dans un cadre plus général. De plus en plus, la Turquie et son président, Recep Tayyip Erdogan, cherchent à se présenter comme les protecteurs des musulmans d’Europe.

Ainsi, le 16 avril dernier, Erdogan a-t-il reçu à Istanbul le sommet des minorités musulmanes. A cette occasion, Binali Yildirim, son premier ministre, a dénoncé « le discours haineux anti-islam, propagé » en Europe. Pour lui, « les droits de l’Homme et la démocratie subissent jour après jour une érosion en raison de l’islamophobie ambiante. Dans cette situation, si rien n’est fait, la xénophobie et les postures anti-islam croissantes en Europe atteindront une dimension des plus inquiétantes ».

Et de conclure ainsi : « La lutte contre l’islamophobie ne peut se mener sereinement qu’en renonçant aux discriminations, à la propagande orientée et aux préjugés », Et en révisant notre politique des visas tant qu’il y est ?

 

La question turque et l´Europe
Géopolitique de la Turquie. Revue Française de Géopolitique 4
La Turquie à  la conquête de l´Europe

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