Russie-Etats-Unis, la tension monte : un risque de guerre sur le territoire européen ?

Le mercredi 28 février à Genève, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, s’est exprimé devant le Conseil des droits de l’homme, puis devant la conférence du désarmement. Il a d’abord souligné que l’accord de cessez-le-feu en Syrie adopté le samedi 24 février 2018 fut mis en échec par les groupes combattants soutenus par les Occidentaux [1].

Lu pour vous dans Rivarol.

Commentant les évènements de la Ghouta, il a expliqué que les terroristes ont bloqué les évacuations civiles et violé le cessez-le-feu humanitaire de 5 heures proposé par le président russe Vladimir Poutine. Et Sergueï Lavrov d’ajouter : « C’est à leurs commanditaires d’agir maintenant ». En clair, il appartient aux puissances occidentales d’ordonner à leurs terroristes de mettre un terme à ces violences.

De la crise syrienne à la guerre mondiale ?

Les Occidentaux, quant à eux, jouent pour la énième fois la carte des armes chimiques. La France, appuyée par les Etats-Unis, a défendu, devant la Conférence du désarmement, un projet de « Partenariat international contre l’impunité d’utilisation d’armes chimiques », en ajoutant que « les responsables de la prolifération ou de l’emploi d’armes chimiques » en Syrie auraient à rendre des comptes. Les responsables étant, pour l’auteur du texte, les dirigeants syriens. L’objectif est, encore et toujours, d’écarter le président Assad et de l’envoyer au tribunal pénal international comme Milosevic, ou bien de le mettre au bout d’une corde comme Saddam Hussein, lorsque la paix sera revenue, ou plutôt, quand la Syrie sera en miettes comme l’attendent les Israéliens depuis près de vingt ans [2].

Pourtant, la Syrie a détruit en 2013 toutes ses armes chimiques, comme l’a rappelé le représentant de Damas lors de son intervention devant la Conférence du désarmement, « la Syrie a détruit toutes ses armes chimiques en un temps record, et cette mesure est irréversible », a-t-il déclaré.

Mais pour l’ambassadeur américain Robert Wood et pour la représentante permanente de la France auprès de la Conférence du désarmement, Alice Guitton, la Russie a failli à sa promesse d’évacuer toutes les armes chimiques détenues par l’armée syrienne [3].

Une guerre nucléaire sur le territoire européen ?

La confrontation verbale entre les Etats-Unis (et leurs affidés) et la Russie a atteint son apogée lorsque Sergueï Lavrov a abordé le fond du problème, dont la crise syrienne n’est que la façade : la confrontation géopolitique entre l’Amérique et la Russie. Le chef de la diplomatie russe a dénoncé, lors de son intervention, les manœuvres militaires des membres de l’OTAN. Ainsi il a déclaré : « Chacun doit bien comprendre que l’armée américaine encourage actuellement des armées européennes à utiliser des armes nucléaires tactiques contre la Russie » [4].

Il a en outre déploré un non-respect du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de la part de Washington.

D’après les Russes, l’armée américaine incite, outre le Royaume-Uni, des puissances européennes dépourvues d’arme nucléaire à utiliser les armes nucléaires américaines qui sont stockées sur leurs territoires respectifs. Ces pays sont notamment les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne et l’Italie.

Le 2 février 2018, l’administration Trump a dévoilé un rapport traitant de la doctrine nucléaire militaire des Etats-Unis — un document intitulé Nuclear Posture Review, NPR [5] — dans lequel les Américains affirment pouvoir en faire usage même en cas d’attaque conventionnelle. Ce rapport suggère de développer des missiles nucléaires de faible puissance, invoquant la « menace russe ». [6]

À la lecture du rapport, on apprend que les Etats-Unis s’octroient la possibilité de faire usage de l’arme nucléaire dans « des circonstances extrêmes, pour défendre les intérêts des Etats-Unis, ses alliés et ses partenaires ». Les « circonstances extrêmes » en question peuvent être « des attaques non-nucléaires stratégiques », qu’elles soient dirigées contre des populations civiles ou des infrastructures des Etats-Unis, de ses alliés ou de ses partenaires.

Mais il n’y a là rien de nouveau, l’administration Obama avait déjà évoqué cette option en 2010 [7].

Et c’est la Russie qui est directement visée. La nouvelle « stratégie de défense nationale » américaine est élaborée par une volonté affichée par Washington d’adapter sa stratégie nucléaire au « retour déterminé à la concurrence entre grandes puissances » que souhaiterait la Russie [8].

Les autorités américaines s’alarment du fait que Moscou « développe et déploie de nouvelles têtes nucléaires et de nouveaux lanceurs ».

Commentant ce rapport devant la presse, Greg Weaver, le responsable des capacités stratégiques au sein de l’état-major américain, a estimé qu’il existait aujourd’hui une “disparité” entre les capacités russes et celles des Etats-Unis et de l’OTAN. « Nous avons conclu que notre stratégie et nos capacités actuelles étaient clairement perçues par les Russes comme potentiellement insuffisantes pour faire de la dissuasion », a-t-il précisé.

Pour répondre à cette “menace” russe, la NPR propose de développer un nouveau type de missiles nucléaires de faible puissance, qui pourraient être lancés depuis des sous-marins.

Le secrétaire adjoint à la Défense chargé de la politique nucléaire, Robert Soofer, a confié aux journalistes : « La Russie doit comprendre que lancer une attaque nucléaire, même limitée, ne lui permettra pas d’atteindre son objectif, modifiera fondamentalement la nature du conflit et aura un coût incalculable et intolérable pour Moscou ».

Le 18 décembre 2017, le président Trump a dévoilé la nouvelle stratégie sécuritaire américaine, National Security Strategy of the United States of America [9], laquelle a pour objectif de préserver la domination militaire et économique des Etats-Unis.

Parmi les menaces exposées dans un compte rendu de la Maison-Blanche [10], se trouvent en tête de liste les « puissances révisionnistes (remettant en cause le système international actuel), comme la Chine et la Russie ». Ces pays chercheraient, d’après le document, à « former un monde antithétique aux intérêts et valeurs des Etats-Unis ».

Réponses aux menaces américaines

Le maître du Kremlin, Vladimir Poutine, n’a pas tardé à répondre aux menaces américaines. Lors de son discours devant le parlement russe à Moscou, le 1er mars 2018, le président russe a envoyé un message clair aux Etats-Unis en dévoilant la puissance renouvelée de son armée :

« Notre équipement militaire a été multiplié par 3,7. Nous avons 300 types d’équipements militaires nouveaux, et nous avons 80 nouveaux missiles balistiques, 200 nouveaux sous-marins, et de nouvelles capacités au niveau nucléaire. Nous avons multiplié par douze les capacités des armements de haute précision. Les forces conventionnelles ont été renforcées également, ainsi que les forces navales… Le long des frontières de la Russie, nous avons créé un système de prévention sur la base des radars… Et nous avons développé l’aviation…

Maintenant, l’essentiel : il s’agit des nouveaux systèmes d’armes stratégiques que nous avons créés en répondant à la sortie des Etats-Unis du traité de non-prolifération des armes nucléaires. Les Etats-Unis qui continuent à développer leur système nucléaire sur le territoire américain et le territoire d’autres pays…

Nous avons travaillé depuis (la sortie des Etats-Unis du traité de non-prolifération des armes nucléaires) sur la création de nouveaux armements : nous avons mis au point des missiles de nouvelle génération, qui rendent très difficile leur interception. Ces missiles sont équipés d’un système anti-interception, qui permet leur utilisation dans toute condition. Avec ces missiles dont la portée est de 11 000 kilomètres, il n’y a pas de limite. Ces missiles peuvent frapper tout objectif à partir du pôle sud ou du pôle nord. Ce sont des missiles redoutables qui ne craignent aucun système anti-missile.

Mais, ce n’est pas tout ! Nous avons commencé à mettre en place des systèmes d’armes qui n’utilisent pas des trajectoires balistiques, et cela veut dire que le bouclier anti-missile perd son sens !

Et je vais parler maintenant de ce nouveau système d’armes basé uniquement sur les réalisations de nos chercheurs et ingénieurs. C’est la création d’installations nucléaires de petites dimensions qui équipent nos missiles de croisière qui possèdent les mêmes dimensions que les missiles américains Tomahawk mais qui ont une portée dix fois supérieure, qui volent à basse altitude et qui sont très difficile à détecter, avec une portée presque illimitée et avec une trajectoire imprévisible. Donc, ce système d’armes est invulnérable face aux systèmes modernes existants…

Comme vous le comprenez, rien de tel n’existe chez qui que ce soit dans le monde. Et je vous rassure, si un jour ils y parviennent, nous aurons encore une longueur d’avance. »

Il a aussi souligné que l’armée russe possède des drones sous-marins et autres armes sous-marines, y compris nucléaires, capables d’atteindre n’importe quelle cible, « c’est-à-dire des équipements du littoral, de surface et sur terre ».

La tension monte

En outre, les Russes ont réussi à maîtriser la technologie nécessaire pour développer des armes hypersoniques dépassant cinq fois la vitesse du son (5 000 km/h) — les armes russes atteignent désormais dix fois la vitesse du son (10 000 km/h). Arsenal militaire qu’aucune autre armée du monde, pas même celle des Etats-Unis, n’a réussi à développer.

Poursuivant son discours, le président russe a précisé : « encore une fois, je le répète, nous avons souvent dit à nos partenaires américains et européens de l’OTAN, que nous utiliserons tous les moyens nécessaires pour neutraliser les systèmes de défense anti-missile occidentaux qui menacent notre pays. Nous l’avons dit lors de négociations, nous l’avons dit publiquement, et nous l’avons dit encore une fois récemment après les grandes manœuvres nucléaires que nous avons menées. »

Il y a bien des années que la tension monte entre les Américains et les Russes, avec des baisses et des remontées ponctuelles. Mais rarement nous nous étions trouvés si près de la guerre entre les deux grandes puissances. Une troisième guerre mondiale se profile-t-elle à l’horizon ou ne s’agit-il là que de rodomontades ? L’Empire américain ira-t-il au bout de son hybris, prenant ainsi le risque d’engager à terme le monde dans une guerre nucléaire ou saura-t-il in fine raison garder ? La situation est en tout cas très préoccupante.

Jean TERRIEN.

[1]. J’ai expliqué dans un article du précédent numéro de Rivarol que les groupes terroristes en Syrie sont désormais armés et financés par Israël, après le désengagement (partiel ?) de Trump.

[2]. Cf. Youssef Hindi, Occident et Islam : Sources et genèse messianiques du sionisme, chapitre IV, Sigest, 2015.

[3]. <https://www.24heures.ch/monde/europe/geneve-serguei-lavrov-acte-coup-froid-diplomatique/story/30562460>.

[4]. <https://francais.rt.com/international/48368-lavrov-armee-us-entraine-etats-europeens>.

[5]. <https://admin.govexec.com/media/gbc/docs/pdfs_edit/2018_nuclear_posture_review_-_final_report.pdf>.

[6]. <https://francais.rt.com/international/47812-etats-unis-prets-riposter-avec-arme-nucleaire-meme-cas-attaque-conventionelle>.

[7]. <http://www.latimes.com/nation/la-na-pol-nuclear-trump-20180202-story.html>.

[8]. <https://francais.rt.com/international/47425-washington-denonce-menace-croissante-moscou-pekin-puissances-revisionnistes>.

[9]. <https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2017/12/NSS-Final-12-18-2017-0905.pdf>.

[10]. <https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/president-donald-j-trump-announces-national-security-strategy-advance-americas-interests/>.

Suggestion de livres sur ce thème :

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5 COMMENTAIRES

  1. Cher Monsieur,

    Je trouve votre article « anormalement » pessimiste dans sa dernière partie. Qui veut d’une guerre nucléaire ? Personne. Ni les USA et leurs alliés, ni la Russie, ni la Chine, pas même la Corée du Nord. La menace nucléaire c’est l’histoire de « qui perd gagne », c’est à dire que vous ne serez plus là pour constater qui a gagné ou perdu. Parlez si vous voulez du coup de gueule de l’un ou de l’autre, de géopolitique et de zone d’influence, de coup d’état en sous-main, via le terrorisme par exemple, si vous voulez, mais pas de guerre nucléaire, car ce serait la fin du monde ou d’un monde. Même une guerre conventionnelle, qui coute tellement cher sur le plan économique et financier n’est pas envisageable, sinon sur des micro-zones à l’échelle de la planète comme la Syrie qui sont sur des zones frontières entre le monde pro-américain (Israël) et pro-russe (Turquie, anciennes républiques soviétiques).
    Bien cordialement.

  2. […] Les media surenchérirent : Poutine étant coupable désigné, devait payer son crime, immédiatement. Dans la nuit du 13 au 14 avril, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne lancèrent une centaine de missiles contre les usines, laboratoires, zones de stockage des bombes au gaz syriens. Ils avaient prévenu le Kremlin et les militaires russes ont pu se mettre à l’abri. Furent détruits des bâtiments, des hangars. On ne parle pas encore des dégâts collatéraux. Voyons les deux sujets qui, par leur simultanéité, visent plus loin que ces tirs de missiles devant désigner « les méchants ». C’est le début de changements géostratégiques et diplomatiques au Proche-Orient. […]

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