Vers une défense électronique du politiquement correct

Tout l’art du politique est de faire croire (Machiavel)

Non il ne s’agit pas d’une fiction à la Orwell ou la Huxley. Tous les régimes dictatoriaux ont cherché à identifier leurs opposants publics pour les dépister, les réduire au silence. D’abord ceux qui intervenaient dans les media de leur époque. Depuis cinq siècles, la censure des livres fut complétée par celle des affiches, des chansons, des libelles, des gazettes. Mais elle restait balbutiante, plus ou moins ecclésiastique, très incomplète. Depuis la fin du XIXe siècle, les moyens de communications étendirent la portée des pensées à travers les ondes.

Désormais les polices, y compris celles des idées, allaient disposer des « progrès » scientifiques pour dépister les mal-pensants, pour connaître leurs idées, leur plans. Et les punir. Cette chasse aux pensées devint aussi une chasse aux « mensonges » c’est-à-dire en général les opinions critiquant les pouvoirs officiels. La fin – détecter les opposants – justifia les moyens. Dans certains cas, on peut parler de torture et de mise à l’écart de la société.

Pour compléter les pressions psychologiques, les menaces sur les proches, les mauvais traitements, la prison, la douleur, la soif, le sommeil, les « services » des différents pays ont eu recours à des machines, les polygraphes-détecteurs de mensonges, très utilisés par les Soviétiques, le FBI, et autres polices états-uniennes ou non etc. Seulement il a été prouvé que le détecteur de mensonge n’était pas fiable et bien des États ne reconnaissent pas la validité des aveux ainsi extorqués.

Tout est dit…

Surtout, en quelques années, Internet a changé les données du problème. Tout et n’importe quoi peut être copié, modifié, transféré instantanément et diffusé dans le monde entier. Dans tous les domaines, les bobards ont proliféré… parmi des détails exacts. L’an dernier lors des élections présidentielles américaines et françaises, ce fut un déluge. Des « révélations » furent diffusées qui ont pu influencer les électeurs. Personne n’a oublié les « accusations » du Canard enchaîné martelées plusieurs mercredis de suite, à l’encontre de M. Fillon.

Avec des détails sortis des dossiers d’enquête agrémentés d’habiles insinuations. Elles sont devenues une référence dans les « services » dédiés aux pratiques de « l’intox » et de la désinformation. Des rumeurs furent diffusées sur les candidats Trump, Clinton, Macron et leurs entourages. Ils menacèrent les « coupables » anonymes (pour Macron, voir plus bas). Pour répondre notamment aux sites dits complotistes, les candidats mirent en cause les géants de l’internet.

La page ne fut pas tournée pour autant. Des recherches à la fois privées (des « gros » quotidiens) et gouvernementales ont proposé, au nom de la morale (sic) des mesures coercitives contre les « responsables ». En novembre dernier, Facebook, Google et Twitter, mis en cause durant la campagne du Brexit, avaient dû s’expliquer devant des commissions du Congrès pour savoir si Moscou avait favorisé une victoire de Donald Trump.

Google annonça vouloir verser 14 milliards de dollars (sic) dans ces investigations en collaboration avec la « grosse presse » européenne dont Le Monde, Libération (dont le propriétaire est le groupe Altice, dirigé par Patrick Drahi)… Facebook a fait savoir en octobre qu’il embauchait un millier de « modérateurs supplémentaires chargés d’analyser et d’examiner les « contenus sponsorisés ».

Y compris bien des bobards

On en sut bien plus en France, le 3 janvier dernier, lors des vœux à la presse du président Emmanuel Macron. Il a annoncé qu’un texte de loi allait être déposé prochainement pour lutter contre la diffusion sur internet des « fake news » (fausses informations, bobards pour nos lecteurs francophones) en période électorale. Le président de la République a expliqué en bombant le torse que ce durcissement de la loi était fait « pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles » (sic). Ce qui en effet justifie tout.

« Les plates-formes, a-t-il précisé, se verront imposer des obligations de transparence accrue sur tous les contenus sponsorisés (financés par la publicité)… afin de rendre publique l’identité des annonceurs et de ceux qui les contrôlent, mais aussi de limiter les montants consacrés à ces contenus ». Il confirma, au passage, le projet de loi sur l’audiovisuel public « avant la fin de l’année 2018 ».

Sollicité par les journalistes et patrons de presse présents, il donna des précisions sur les axes qu’il avait arrêtés. « En cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une nouvelle action en référé permettant le cas échéant – de supprimer le contenu mis en en cause, – de déréférencer le site, – de fermer le compte utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site internet… ».

Il a également annoncé que les pouvoirs du Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA) « seraient accrus pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers ». Apparemment, il faisait allusion à une autre de ses déclarations sur cette question. Il s’en était pris précisément à deux media russes RT et Sputnik, émettant pour des publics français, donnant des points de vue souvent censés (selon nous) en politique étrangère mais critiques sur certains responsables français ou européens. M. Macron les accusait de s’être comportés durant la campagne présidentielle « comme des organes d’influence… et de propagande mensongères » [1]. A-t-il saisi le CSA sur ce point ? Nous l’ignorons à ce jour.

Ce qui est sûr c’est que se confirme la susceptibilité du président Macron. Durant la campagne présidentielle, Jean-Paul Mongin, professeur de philosophie et délégué général de l’association SOS Éducation (elle prône des méthodes pédagogiques traditionnelles, une petite sélection, un meilleur niveau, bref ce n’est pas du Najat), donc M. Mongin a fait une blague sur Internet. Son courriel intitulé « Les dix raisons de ne pas voter pour moi » était signé Macron. Le candidat ne put supporter cette boutade amusante.

Il porta plainte contre le sans-gêne. Celui-ci est cité devant le tribunal pour « usurpation d’identité » (sic). Il risquerait deux ans de prison avec sursis et des amendes assez lourdes. Pour le « démasquer », fut désignée une équipe d’une dizaine de policiers. Ce devait être prioritaire sur la lutte anti-terroriste, car ils ont fait du zèle. La preuve est le dossier qui comporterait quelque 800 pages ! Va-t-on aboutir à une jurisprudence de lèse-Macron ? À quand une cellule de juges dédiés à ce sujet ?

Normalement ce genre de plainte relève de la loi sur la liberté de la presse. Alors doit-on s’attendre à des procès en chaîne à la XVIIe chambre correctionnelle de Paris, spécialisée dans les affaires de media ? Il semble plus logique d’appliquer les procédures prévues. Mais ne nous leurrons pas, le fond du problème n’est pas là. Une nouvelle fois, se dessine comme personnage central : le juge. On le chargerait d’une responsabilité inouïe, celle de donner un classement catégoriel sur le vrai et le faux de la relation ou le commentaire d’un événement. Jugement aussi brûlant aussi décalé et dangereux que ceux sur l’histoire ou sur la littérature.

Comment empêcher le public de considérer ces éventuels jugements sur les bobards, comme des choix idéologiques ? Comme de l’acharnement contre certains internautes ? La Justice risque gros en acceptant une telle « patate chaude ». Comment cerner ces sujets sans étudier d’abord les bases de la philosophie ? Et quelle philosophie parmi les systèmes proposés depuis des millénaires ? Je pencherais quant à moi vers les « réalistes » pour leur rigueur de pensée. L’esprit humain ne crée pas la vérité, il doit s’attacher à « la découvrir, dans tous les domaines » (Louis Jugnet). Rappelons que la vérité est immuable, alors que les modes varient. Tout le reste est imagination.

[lire la suite dans notre numéro]

Jacques DE KREMER

[1] – Le 29 mai 2017, alors qu’il recevait Vladimir Poutine à Versailles. L’antenne française de la chaîne RT (Russia Today) est visiblement frappée d’ostracisme par Emmanuel Macron, puisqu’à deux reprises, en quelques jours, ses journalistes se sont vu interdire l’accès, le 10 janvier, au sommet de Rome, auquel participait le président français et, le 15, à l’Élysée, pour une simple réunion d’information relative au déplacement du chef de l’État à Calais (NDLR).

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