Un petit tour d’écrou

Emprisonné pour faits de collaboration, Pierre-Antoine Cousteau en a tiré un journal drolatique et mordant, vivant témoignage de la société parallèle qui croupissait alors à Fresnes ou à Clairvaux.

Lu pour vous dans Valeurs Actuelles.

En 1945, dans la famille Cousteau, la célébrité s’appelait Pierre-Antoine et non Jacques-Yves. Loin des épopées aquatiques de son cadet, «PAC» était alors le grand patron de Je suis partout et de Paris-soir, journaux phares de la collaboration. Raison pour laquelle, en 1946, il fut logé à Fresnes, au quartier des condamnés à mort — malgré les témoignages du résistant Jacques Perret ou du communiste Jacques Yonnet, qui défendirent un « ennemi fraternel » et un « homme d’honneur ».
Pour tuer le temps, PAC brique le sol de sa cellule avec le culot d’une bouteille d’encre et, à ses moments de faiblesse, tient son journal: « Je préférerais passer ces heures à jouer au bridge, ce serait plus élégant […]. Mais je suis seul dans mon cachot. »
Avec Intra muros, Cousteau nous ouvre les portes des prisons de l’épuration comme Paul Morand celles de la haute société. Mais les mondanités se déroulent dans les couloirs de Fresnes ou au bagne de Clairvaux. Et Jeannot-le-Balafré donne son avis aux anciens ministres, d’égal à égal. Au courrier, PAC croise Benoist-Méchin, « toujours sympa et faisant des bons mots », l’académicien octogénaire Abel Hermant — affectueusement surnommé «Fend la bise» —, Charles Maurras, et cent lecteurs de Je suis partout… Il découvre que les durs ont parfois un cœur d’artichaut, tel ce briscard de la LVF, dont l’épouse, enceinte d’un autre, demande le divorce : «Au lieu de garder ça pour lui, il nous demande de signer une lettre expliquant que ce n’est ni gentil ni chrétien. J’ai signé, bien sûr. Mais je doute que ce référendum des morts en sursis change l’opinion de Madame. »
En 1947, sa peine est commuée en prison à vie. Cette décision lui semble typique du manque de sérieux démocratique, mais après cent quarante et un jours de chaînes, l’espoir revient: «Je ne crois pas que, depuis Vercingétorix, on ait envisagé la perpétuité avec autant d’optimisme. »

«La politesse prend en cellule un prix incomparable»

Quand il ne lit pas (tout Hugo, Proust, etc.), il écrit. Sur le bagne, les vainqueurs, les vaincus, Dieu, la démocratie… Rêve de revoir sa famille, mais se console en songeant que, dehors, il y a Sartre. Se solidarise des tourments logistiques de Napoléon à Sainte-Hélène: «Les familles n’ont jamais su faire un colis de prison.» Son intérieur l’étonne: « Sur nos murs, un badigeon verdâtre évoque un aquarium. Mon petit frère serait comme chez lui. » Il s’adonne au basket-ball: « Nous volons de victoire en victoire. L’équipe qui nous battra n’est pas encore incarcérée! »
Deux choses lui semblent impardonnables. Le reniement: «Iscariote, nous voilà! Où en serait le christianisme si les premiers chrétiens avaient esquivé la petite formalité des lions, en jurant qu’ils n’allaient dans les catacombes que pour servir d’agents à la flicaille de Néron? » Et la mauvaise tenue: «La politesse prend en cellule un prix incomparable. […] Bavardé hier avec un Lucien [Rebatet] prodigieusement hirsute. Mieux vaut se raser tous les jours qu’emmagasiner dans la crasse et le débraillé des ribambelles de vers latins. »
Tout au long de 485 pages résumant huit années de prison (il sera gracié en 1953 par Vincent Auriol), PAC maintient un mordant mélange d’élégance distanciée, d’ironie et de vacherie franche et sincère, que seuls autorisent un talent supérieur et la certitude d’écrire sans lecteur.

Pierre-Alexandre Bouclay

Valeurs Actuelles n°4236 du 1er février 2018

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