En juillet dernier, le pape François, dans un entretien au quotidien italien La Repubblica, de centre gauche, fondé en 1976, a dit sa « conviction personnelle positive » en faveur de la béatification de Blaise Pascal. Nous eûmes droit dans la presse à des annonces pour la plupart laconiques et quelques-unes enthousiastes devant cette position si « moderne » du pape. Pensez donc, un jésuite qui semble vouloir canoniser le plus virulent défenseur des jansénistes, qui furent condamnés par l’Église ! Comment ne pas y voir le prolongement logique aux hommages rendus à Luther ?

En effet, certains intellectuels catholiques trouvèrent ces retournements très excessifs. Notons que des philosophes, grands connaisseurs de la pensée de Pascal, ont tenu également à donner leurs avis nuancés et d’autre part, c’est en Italie que sont parues les réponses les plus consternées devant la déclaration pontificale. En France, L’Obs fit du hors sujet. Son rédacteur n’avait même pas ouvert un dictionnaire.  Le pape François, peut-on lire « est un tribun du nouveau jésuitisme capable de renouer Luther et même Pascal, un janséniste… convaincu, habile à dévorer à belles dents les jésuites du monde entier ». Ce qui n’a rien à voir avec Pascal ni avec le pape actuel.

Essayons d’y voir plus clair. Les goûts ou convictions personnelles du souverain pontife, en philosophie, politique, histoire, art, gastronomie etc., ne peuvent être présentés comme des directives dogmatiques. De plus, depuis des siècles, les papes cherchaient à s’inscrire dans une continuité sur les questions de morale chrétienne, sur l’histoire de l’Église, sur le dogme. Dans ces domaines beaucoup de points essentiels semblent parfois remis en cause aujourd’hui. Revenons au sujet : Pascal peut-il être béatifié par l’Église ? Eugenio Scalfari, 93 ans, fondateur de La Repubblica, athée, admire François car il le considère comme un « révolutionnaire ». Tout est parti de l’entretien avec le pape portant sur les pauvres, les immigrés, les exclus qui sont un des thèmes de prédilection du « Saint Père ».

Ayant pris connaissance que Blaise Pascal, gravement malade, avait demandé d’être transporté aux Incurables, le journaliste cita l’anecdote au pape en ajoutant que Pascal devrait être béatifié pour ce geste envers les pauvres. Nous avons lu plus haut la réponse de François. Il a dit exactement à son interlocuteur : « Moi aussi, je pense qu’il mériterait la béatification» (cité par Le Monde (12/07/2017). En fait pour Pascal, son transfert aux Incurables ne se fit pas car les médecins le jugèrent intransportable (cf. La Vie de Monsieur Pascal, par Gilberte Périer, la sœur du savant écrivain). Le souhait du journaliste procède de la tendance actuelle de certains catholiques émotifs, qui considèrent toute personne, charitable envers les pauvres, digne des autels. C’est le « santo subito » de la foule en transe.

Interrogeons les spécialistes de Pascal. Une des sommités françaises dans ce domaine est Vincent Carraud, professeur d’histoire de la philosophie moderne, qui a particulièrement travaillé sur Pascal. C’est un chrétien qui écrit depuis longtemps dans la revue Communio, revue créée après le concile Vatican II qu’elle a défendu. Elle avait des positions très modernistes. Puis elle a évolué. À présent, elle se présente comme voulant dépasser (?) les clivages entre traditionalistes et modernistes. Le professeur récuse l’expression papale selon laquelle Pascal « mérite la béatification » qui est « tout sauf une formule pascalienne ».

Ce statut de « bienheureux » ne saurait « se mériter ». C’est de l’orgueil. « On n’a rien mérité de Dieu que sa disgrâce ». Le professeur rappelle que lors d’une béatification, l’Église ne se prononce pas sur une œuvre, « mais sur un homme ». Or dans ses querelles contre les jésuites (Les Provinciales), le virtuose de dialectique, d’éloquence, de raisonnements qu’était Blaise, montre, à la limite – ou même pire – de la mauvaise foi. Voltaire, dont les parents étaient jansénistes, s’en souviendra.

En 1647, Pascal et deux de ses amis s’en prirent avec acharnement au capucin Jacques Forton (frère Saint-Ange) qui voulait démontrer la Trinité par des argumentations farfelues. Les jeunes gens qu’il avait un temps intéressés, le dénoncèrent à l’autorité religieuse et il eut des ennuis. D’autre part, n’oublions pas que les polémiques virevoltantes des Provinciales contribuèrent à briser la réputation des jésuites ainsi qu’à ruiner la casuistique jusqu’à l’époque contemporaine [1].

Si l’Église entend faire un vrai « procès » en béatification pour Pascal, « l’avocat du diable » – s’il existe encore ? – pourrait trouver quelques points noirs. Le pape peut toujours contourner les procédures ainsi que cela a été fait ces dernières années. Il y a déjà pensé puisque lors de l’entretien, il avait ajouté : « J’envisage de demander la procédure nécessaire et l’avis des organes du Vatican chargés de ces questions, en faisant part de ma conviction personnelle positive ». Nous verrons ce qu’il en adviendra. ♦

Henri SERVIEN

[1] – Bien que de plus en plus malade, il entreprit de rédiger un ouvrage apologétique, une défense de la religion catholique pour les sceptiques et les libertins (libres-penseurs). Avec les papiers épars que rassemblèrent ses proches, fut établit le texte des « Pensées de Pascal ». Cet ouvrage, par sa gravité, la profondeur des pensées exprimées, sa douceur lyrique, a impressionné et édifié tous ses lecteurs.

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