Servir : Itinéraire pour le bien du service…

Itinéraire pour le bien du service… et le succès des armes de la France 
Réflexion autour du livre Servir du général d’armée Pierre de Villiers

Après s’être affiché en chef de guerre à bord d’un véhicule militaire lors de sa prise de fonction, Emmanuel Macron semblait croire qu’il lui suffisait de s’afficher à la tête des armées pour asseoir son « ethos » [1] de chef. N’ayant pas fait son service militaire et n’ayant connu, semble-t-il, d’autre autorité que celle de son ancien professeur de théâtre, notre apprenti président a cru que sa popularité naissante et les signes régaliens positifs qu’il avait envoyés dès les premiers jours avaient assis son autorité de façon incontestable. En se faisant lui-même appeler « Jupiter », il a d’ailleurs voulu d’une part incarner la toute-puissance du dieu, d’autre part souligner qu’il est chef des armées avant tout, le poste de commandement qui se trouve sous l’Élysée étant aussi désigné sous le nom du père de tous les dieux.

Petit rappel des faits 

Le 12 juillet dernier, sont rendues publiques les critiques émises quelques jours auparavant par le général de Villiers devant la commission parlementaire de la Défense contre l’amputation de 850 millions d’euros du budget de la Défense [2]. Jupiter n’a pas apprécié le langage franc et direct de son fils Mars et l’a publiquement désavoué devant les délégations de militaires défilant pour le 14 juillet, les familles des militaires blessés et son homologue américain ainsi que bon nombre d’attachés de Défense étrangers : « Il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements, je suis votre chef ».

Toute personne de bon sens conviendra pourtant que ce qui n’est pas digne, ce n’est pas de s’opposer à son chef comme l’a fait le général de Villiers, à huis clos, devant des parlementaires tenus à une certaine confidentialité de leurs échanges, mais de critiquer injustement un subordonné qui fait son devoir en disant la vérité sur l’état préoccupant de nos armées. Cet épisode, qualifié de « gâchis » par l’ancien chef d’état-major des armées, a « trop dégradé » le lien de confiance nécessaire entre le chef des armées et son chef d’état-major et c’est pourquoi ce dernier a préféré démissionner.

L’histoire paraissait close à l’issue de l’été, mais le 8 novembre dernier, en publiant Servir, un livre témoignage sur les raisons profondes de sa démission, le général de Villiers a remis au centre du débat les questions de Défense. Grâce à une opération de communication soigneusement orchestrée par son éditeur Fayard (article d’entretien dans le Point, émissions radio sur RTL et télé sur TF1 et CNEWS), la « Grande Muette » a retrouvé la parole à travers son ancien chef.

Le contenu du livre

Les attentes des anti-Macron ont dû être déçues, car le livre n’est nullement un réquisitoire contre le président actuel. Tout est résumé dans le titre du livre, Servir, en référence aux 43 ans de service du général de Villiers depuis son entrée à Saint-Cyr en 1975 qui sont racontés en introduction, mais aussi en référence au service de chaque soldat envers l’institution militaire et plus largement de l’armée elle-même envers la France.

Après un rappel de la crise de juillet dernier en prologue, l’ancien chef d’état-major des armées (CEMA) présente en introduction les raisons profondes de sa démission et de la publication de son livre. En affirmant que « la vraie obéissance se moque de l’obéissance aveugle » et que « la loyauté n’est pas l’esprit de cour ni l’assentiment permanent », il rappelle la vraie place du subordonné et répond ainsi indirectement à Christophe Castaner qui avait qualifié sa démarche de « déloyale » et sa démission de « mise en scène », comme si le « devoir de réserve » du militaire lui interdisait de tenir les propos qu’il a eus devant la commission parlementaire. En outre, tout en s’appliquant à lui-même l’axiome selon lequel « toute autorité est un service », il rappelle aussi la vraie place du chef et ses devoirs.

En une dizaine de chapitres, le général de Villiers fait avancer ses arguments comme un chef de guerre fait avancer ses troupes. Les quatre premiers chapitres présentent le contexte actuel de la Défense, à commencer par la situation ennemie, c’est-à-dire les menaces qui pèsent sur la France : « terrorisme islamique radical » et « retour des États-puissances » ainsi que les « grands désordres du monde » (flux migratoires, états faillis, enjeux écologiques, perspectives économiques moroses). À la manière d’un ordre d’opérations, il enchaîne ensuite sur les nouveaux modes d’action d’une stratégie militaire devenue globale calquée sur les grands principes de Foch, à savoir : liberté d’action, économie des forces, concentration des efforts. De la volonté politique découle un engagement militaire important que l’auteur développe dans un état des lieux des opérations actuelles de la France (« la situation amie » et les missions) : posture permanente de sauvegarde (surveillance aérienne, sous-marins nucléaires, surveillance maritime), Sentinelle, Barkhane (opération dans la bande sahélo-saharienne), Levant, République Centre Africaine, forces de présence et de souveraineté dans les DROM-COM et à l’étranger. L’excellence des armées dans l’accomplissement de ces missions est d’autant plus admirable que le contexte n’a pas été favorable pour elles puisqu’elles ont dû, dans le même temps, se professionnaliser depuis 1996 et subir la RGPP [3] du président Sarkozy. L’armée française s’est « restructurée » [4] et s’est modernisée en profondeur tout en maintenant son engagement opérationnel.

Des moyens financiers très insuffisants

Après avoir ainsi planté le « décor » et donné le cadre d’action des armées françaises, l’auteur traite des moyens financiers et matériels nécessaires pour remplir ces missions. Les exemples concrets de l’état critique de ces moyens sont nombreux : matériels vieillis comme les VAB [5] qui ont plus de 40 ans, dépendance envers les Alliés pour la location d’avions de transport Antonov faute d’avoir reçu le nouveau transporteur A400M. Les armées souffrent d’un suremploi de 30 % par rapport aux objectifs du Livre Blanc de 2013. L’opération Sentinelle à elle seule mobilise 7000 soldats en permanence depuis janvier 2015.

Ce suremploi est d’autant plus dramatique qu’il entraîne un sous-entraînement, la moitié des créneaux d’entraînement des unités ayant été supprimée en 2016 et les pilotes ne pilotant que 160h/an dont 100 en opération alors qu’ils devraient avoir un minimum de 180 heures d’entraînement. Ce « suremploi », qui concerne aussi le personnel, est sans doute une conséquence directe de la loyauté des militaires français et de leur débrouillardise. « Il n’y a pas de problème, que des solutions », apprend-on dès les premiers jours dans l’armée. Le général de Villiers a d’ailleurs mis en valeur à Balard (le « Pentagone » français), une citation du général Leclerc : « Pour le service de la France, ne me dites pas que c’est impossible ». Même usée jusqu’à l’os, l’armée fera toujours l’impossible pour remplir ses missions. Cette abnégation est louable et normale, mais le général a voulu souligner que le problème n’est pas tant une question de volonté des militaires que la capacité des armées à se dépasser toujours, et que le devoir du chef est d’en avertir les politiques.

L’insuffisance des moyens peut sembler un lieu commun, mais beaucoup la relativisent, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, en affirmant que ce manque de moyens est commun à toute la Fonction Publique. Comme si l’on pouvait comparer le fait qu’un fonctionnaire n’ait pas assez de ramettes de papier ou de feutres pour son tableau, avec le fait que des militaires soient obligés de faire des patrouilles dans des véhicules non blindés dans des théâtres de guerre où les prises à partie sont de plus en plus fréquentes et meurtrières !

La question financière est ainsi peu à peu abordée. Avec un budget de 32,8 milliards en 2017 (34,8 milliards en 2018), les armées peuvent paraître bien « dotées ». Le point de discorde de juillet pour 850 millions d’euros retirés du budget en sus des 2,7 milliards gelés prend tout son sens au vu de certains détails budgétaires comme le coût du surcroît d’engagement des forces de l’ordre de 600 millions d’euros. Le budget des armées est aujourd’hui de 1,4% du PIB (à comparer avec les 5,4% de 1962) et l’engagement de Macron d’atteindre les 2% du PIB (fixés par l’OTAN) en 2025 paraît difficilement réalisable si la courbe d’augmentation prévue au départ (2 milliards supplémentaires chaque année) est déjà amputée de quelques centaines de millions. Le général de Villiers n’a rien fait d’autre que de rappeler qu’il faut préserver un bon outil de Défense pour atteindre les objectifs fixés dans les lois de programmation adoptées par l’exécutif et votées par la représentation nationale : « si vis pacem, para bellum ».

Priorité aux valeurs militaires

En rappelant que la Défense est une affaire collective, le général de Villiers veut souligner d’une part que c’est l’affaire de l’ensemble de la nation, mais également de l’ensemble des puissances européennes. Sans prôner une utopique « Europe de la Défense », il défend l’idée d’une Défense européenne grâce à des coopérations dans lesquelles la France joue d’ailleurs un rôle majeur de médiateur, voire d’initiateur comme dans le cas du G5 Sahel. Ces coopérations ne sont pas, à ses yeux, une diminution du rôle de la France et de sa grandeur.

Celle-ci repose surtout sur la dissuasion nucléaire qui garantit l’indépendance nationale mais dont l’obsolescence devient une réalité, mais également sur son autonomie stratégique qui n’est pas acquise car « il faut un modèle d’armée à 100 % capable d’agir sur les 5 fonctions stratégiques : dissuasion, intervention, prévention, protection, connaissance et anticipation ». Afin de maintenir le rang de la France, il admet certes l’importance de l’équilibre budgétaire, mais nie le fait que la souveraineté économique puisse être opposée à la souveraineté de Défense, et se fait ainsi le relai de ceux qui souhaitent que le budget de la Défense ne soit pas inclus dans la règle des 3 % de déficit public imposé par l’Union européenne.

Si les chapitres précédents ont pu laisser croire que l’auteur était un technocrate, un homme de chiffres, l’avant-dernier chapitre, en reprenant le titre du livre, souligne l’importance des valeurs militaires. Ce n’est pas tant son expérience qu’il veut mettre en avant, mais plutôt l’ensemble des hommes qui servent l’institution militaire avec abnégation. Si le service n’est pas une exclusivité des armées, il souligne qu’il en est la spécificité et que l’engagement est l’ADN même du soldat « pour qui protéger les Français est un honneur ». La citation d’Alfred de Vigny du début du livre tiré de Grandeur et servitudes militaires (paru en 1835) : « L’honneur, c’est la poésie du devoir », prend ici tout son sens.

D’autres citations simples et profondes de soldats anonymes suffisent à appuyer son propos : « je me suis engagé pour l’aventure. J’ai vite compris que j’avais choisi une vie de service. Alors j’ai servi et, dans le service, j’ai eu la surprise de découvrir l’aventure ». C’est avec un tel témoignage qu’il veut montrer à la jeunesse qu’elle peut trouver dans le service de la France, au sein de son armée, un épanouissement personnel. Le dernier chapitre lui est d’ailleurs consacrée car elle est l’avenir du pays. L’armée n’est pas un chemin de facilité, mais c’est un chemin de valeurs concrètes qui font sens (à la différence des prétendues « valeurs » de la République) et sont proposées à tous ces jeunes : engagement, loyauté, fraternité, courage, force physique et force d’âme, discipline.

En citant Charles de Foucauld dans sa conclusion, « Lorsque l’on se trouve devant deux chemins et que l’un d’eux semble plus difficile, c’est celui-là qu’il faut choisir ; la crainte est le signe du devoir », l’ancien CEMA montre la voie à suivre, une voie de service, de servitudes, de devoir, mais aussi une voie d’honneur et de grandeur.

Que restera-t-il de tout cela ?

Tout d’abord, il faut noter que la publication de Servir est une opération de communication plutôt réussie car le général de Villiers profite d’un événement médiatique le concernant pour défendre les intérêts des armées. Le livre a été publié à 80 000 exemplaires dès sa sortie puis un tirage supplémentaire a porté à 100 000 le nombre d’exemplaires disponibles à la vente. C’est donc un incontestable succès de librairie.

[lire la suite dans notre numéro]

capitaine (r) Laurent Vergez

[1] – NDLR : Manière d’être sociale d’un individu (vêtement, comportement) envisagée dans sa relation avec la classe sociale de l’individu et considérée comme indice de l’appartenance à cette classe. (source : Larousse.fr).

[2] – Cette amputation arbitraire et non concertée se surajoutait à des gels de budget de l’ordre de 2,7 milliards d’euros toujours en partie encore bloqués à ce jour.

[3] – Révision générale des politiques publiques.

[4] – Ses effectifs ont considérablement diminué passant entre 2009 et 2015 de 240 000 à 180 000 militaires (hors gendarmerie).

[5] – Véhicules de l’avant blindés : transport de troupes d’infanterie, sur roues.

Suggestion de livres sur ce thème :

Servir, du général d’armée Pierre de Villiers
Commander le livre sur chire.fr
Général Martinez-quand-la-grande-muette-prendra-la-parole.net
Commander le livre sur chire.fr
Chauvancy-la-jeunesse-et-l-armee.net
Commander le livre sur chire.fr

 

3 COMMENTAIRES

Laisser un commentaire