Simone Veil : « subita santa » ?

Le concert indécent des louanges unanimes, à l’annonce de la mort de Simone Veil le 30 juin 2017, n’est pas celui auquel Lectures Françaises et ses lecteurs se joindront.

UNE BONNE NOUVELLE QUAND MÊME
Nous saluerons cependant une bonne nouvelle : par la grâce du président Macron la «panthéonisation» peut devenir conjugale. Ce qui réhabilite en quelques sorte le mariage, si malmené par la République.
Les évêques de France se sont déshonorés, une fois de plus, en s’inclinant avec componction devant la nouvelle sainte de la république, par un « tweet » signé d’un obscur responsable de la communication de la Conférence des Évêques de France (CEF), Vincent Neyman :
« Nous saluons sa stature de femme d’État, sa volonté d’une Europe fraternelle, sa conviction que l’avortement est toujours un drame. »
Seul l’évêque de Bayonne, Mgr Aillet, a sauvé l’honneur le 3 juillet : « Je prie pour Simone Veil car l’avortement n’est pas un moindre mal, c’est le mal absolu, le meurtre d’une vie innocente ».
Je ne suis pas sûr, pour ma part, que les prières soient suffisantes, mais ce message eut l’avantage de déclencher un déluge d’injures et de protestations contre Mgr Aillet, qui sont plutôt bon signe.

LA BOURGEOISIE AISÉE
Comme elle le raconte dans son autobiographie, Simone Jacob appartient à la bourgeoisie aisée de la communauté juive de Nice. Née en 1927, elle est le quatrième enfant de la famille Jacob : un père architecte, une mère au foyer, un oncle médecin… (cet oncle, sans enfants, saura se réfugier à Londres au bon moment, et recueillir ses nièces orphelines à la fin de la guerre).
Une enfance heureuse qu’elle décrit avec sobriété, dans une famille qui, tout en revendiquant sa judaïté, se déclare athée, laïque et républicaine : on ne fréquente pas la Synagogue (p. 15). Le père, André Jacob, est plutôt de droite, la mère, Yvonne Steinetz, furieusement de gauche, l’oncle médecin communiste, sans militantisme. A Nice on fréquente les filles Reinach (p. 23) à la villa Kerylos à Beaulieu-sur-Mer   où les petites Jacob vont goûter dans la vaisselle antique. Cette villa Kerylos est une merveilleuse fantaisie, construite par le grand-père des petites Reinach, Théodore Reinach, c’est une reconstitution assez exacte d’un palais de la Grèce antique. Théodore Reinach (1860-1928) fut un helléniste de haut niveau, très érudit, passionné de l’Antiquité grecque, romaine et judaïque. Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, il fut professeur au Collège de France à la fin de sa vie. Théodore Reinach était le frère de Joseph Reinach (1856-1921), homme politique désastreux, grand ami de Gambetta, qui fut remarquablement caricaturé par Forain et Caran d’Ache dans leur revue Psst…!, au moment de l’affaire Dreyfus.
L’invasion de la zone libre par les Allemands en 1943 mettra fin à la quiétude des nombreux juifs de la région niçoise (p. 36 et suivantes), jusqu’au drame de l’arrestation par la Gestapo le 30 mars 1944 et la déportation à Auschwitz avec sa mère et sa sœur.

LES DEUX TATOUAGES
Le premier tatouage est celui d’Auschwitz – indélébile – l’immonde numéro matricule imprimé sur l’avant bras gauche dès l’arrivée au camp, qui ravale l’être humain au rang de la bête (p. 56).
Simone Veil, avec sa mère et sa sœur Denise, ne restera qu’un peu plus de deux mois à Auschwitz, transférées dans un camp de travail moins dur à Bobrek, grâce à une kapo polonaise (p. 66) chef de camp, une ancienne prostituée qui l’avait prise sous sa protection – elle avait 17 ans, elle était jeune et jolie – et lui sauvera la vie deux fois. La Polonaise sera pendue par les Anglais en 1945.
Ce tatouage-là sera son oriflamme et son sésame pour sa carrière de magistrat, et ses triomphes politiques ultérieurs, tout au long de sa vie.
Le deuxième tatouage, non moins indélébile, est invisible. C’est celui qu’elle porte au front, que personne ne voit mais auquel tout le monde pense : 1975, la date de sa loi… La légalisation de l’avortement est la grande œuvre de Simone Veil, elle fut repérée et mise en scène pour cela, par Giscard d’Estaing en 1974.
Il y avait déjà eu une tentative en 1973 avec Poniatowski – surnommé à l’époque « le prince du sang » – et le garde des Sceaux Jean Taittinger, par un texte qui fut rejeté par le Parlement. Pompidou lui-même y était hostile, mais sa mort prématurée va précipiter les choses avec l’élection de Giscard, le réformateur si audacieux.

AU CŒUR DU POUVOIR
Simone Veil n’aime pas De Gaulle, parce qu’au fond il est antisémite : son célèbre : « peuple sûr de lui et dominateur » lui est toujours resté en travers de la gorge. Elle apprécie Pompidou « qui avait un regard velouté » (p. 135), mais elle fond pour Giscard, puis pour Chirac, son plus fidèle soutien ultérieur.
En 1974, appelée par Giscard au ministère de la Santé (p. 150), sa première décision fut la fermeture des petites maternités rurales qui rendaient bien service. Au nom de « la sécurité » bien entendu, car on n’y faisait pas de césariennes. Le chiffre de 300 accouchements par an fut imposé pour rester en activité, rapidement porté à 500, puis 700, 1 000… au fil des années. Le but était de confier la naissance à l’hôpital public pour mieux la contrôler. Comme si l’organisation d’un « Samu obstétrical », tel qu’il se pratique en Hollande, eut été plus difficile à organiser.
Après l’accouchement il fallait s’attaquer à l’enfant à naître. Elle cite les nombreux hommes politiques et ses conseillers particuliers au ministère, qui l’ont encouragé et aidé à rédiger le texte de loi. Curieusement dans son livre il y a un grand absent : Pierre Simon, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, gynécologue accoucheur, qui était son conseiller spécial au ministère et fut le principal rédacteur de la loi comme il l’a longuement révélé dans son livre  .
L’avortement légalisé avait une minorité de partisans, souvent issus des loges maçonniques et du parti communiste, très actifs et presque toujours appuyés par la presse (procès de Bobigny en 1972). Les opposants, « les intégristes du droit à la vie » (p. 160), étant systématiquement disqualifiés. Il fallait impressionner, pour les persuader, l’ensemble des députés qui étaient très réticents, hormis les communistes, car pour Simone Veil, comme pour Pierre Simon, « par la loi, on peut modifier les mentalités, cela me fascine », ajoute-t-elle  . L’ensemble du corps médical, à commencer par les gynécologues obstétriciens, y était hostile (p. 162), le Conseil de l’Ordre en tête, de sorte qu’après le vote de la loi en 1975, son président, le professeur Lortat-Jacob, fut contraint à la démission. Contrairement à ce qu’affirme Simone Veil, le même état d’esprit régnait chez la majorité des médecins généralistes, puisqu’en 1974 le docteur Henri Lafont – cardiologue parisien, infatigable défenseur de l’enfant à naître – avait lancé une enquête auprès de tous les médecins inscrits au Conseil de l’Ordre : 40 000 lettres !… Il avait reçu 17 000 réponses, hostiles à la légalisation pour la plupart, ce qui l’avait décidé à fonder l’AMRV (Association des Médecins pour le Respect de la Vie), qui a fondu comme neige au soleil la loi une fois  votée…
Avec la hiérarchie catholique ce fut, hélas, beaucoup plus aisé (p. 162 à 164) :
« Par l’entremise de Joseph Fontanet, proche de mon mari et favorable au projet, je me suis entretenue avec le prélat en charge de ce problème au sein de la hiérarchie catholique. Il n’a pas tenté de me dissuader. Il exprimait le vœu que la liberté de conscience soit assurée, et que nul ne puisse obliger un médecin à pratiquer une IVG. Il est vrai qu’à l’époque l’Église de France était très ouverte, et le Vatican plus en prise directe avec les mouvements du siècle que par la suite… Ultérieurement j’aurais rencontré sans doute plus de difficultés… »
Quel écrit accablant pour l’épiscopat ! Un, peu plus loin Simone Veil confirme l’attitude de la hiérarchie et du clergé catholique :
« J’ai souvenir d’une rencontre avec des responsables du clergé régulier, destinée à examiner le problème de leur protection sociale. La réunion s’est fort bien déroulée, dans une ambiance courtoise et positive. J’en ai tiré le sentiment que les communautés religieuses étaient peut-être plus concernées par leur régime de Sécurité Sociale que par l’IVG. »

LE TRIPLE MENSONGE
La loi Veil est basée sur un triple mensonge, paré des oripeaux de la compassion:                   – mensonge sur le nombre des avortements clandestins.
– mensonge sur la mortalité maternelle de l’avortement.
– mensonge sur la réalité de l’embryon et le début de la vie humaine, qui ravale l’être humain au rang de la bête.
Alors que chaque être humain est unique, le début de sa vie est scientifiquement établi au moment de la fécondation dans la trompe utérine, Simone Veil reprend à son compte (p. 301) l’éternelle antienne de « l’amas de cellules », du chœur émouvant de tous les partisans de l’avortement, qu’ils soient médecins, biologistes, magistrats, membres du Conseil de l’Ordre, du Comité d’Éthique, de la Cour de Cassation, ou du Conseil d’État : « L’embryon, on ne sait pas ce qu’il est », on ne peut pas le savoir,  il n’est pas justiciable des « Droits de l’Homme »… L’avortement comme le vol, l’adultère, et bien d’autres, a toujours existé. Parce qu’il était clandestin il n’y avait pas de statistiques officielles, mais seulement des estimations par recoupement, qui permirent toutes les manipulations. Les chiffres avancés par les partisans de l’avortement étaient extravagants : 600 000, 800 000, 1 million, repris en permanence par les journaux, la radio et la télévision. Simone Veil au moment du vote de la loi à l’Assemblée Nationale le 26 novembre 1974 annonce le chiffre de 300 000 (p. 294). Le père René Bel, ancien ingénieur devenu prêtre catholique, a étudié les chiffres de l’INED (Institut National d’Études Démographiques) – qui servirent de base à l’argumentation abortive – et démontré les manipulations réalisées par cet organisme officiel « au, dessus de tout soupçon »  . Celles-ci ont consisté :
– à se baser sur le nombre de décès féminins sur une seule année (1963)
– à additionner le nombre des avortements provoqués connus avec celui des fausses-couches spontanées – et supposées être forcément le résultat d’un avortement – avec celui des décès masculins de cause inconnue.
Ce qui permis grâce à un coefficient multiplicateur un peu compliqué, d’aboutir au chiffre fantaisiste de 250 000 avortements clandestins par an.
Même procédé pour la mortalité maternelle  . Il n’est pas question ici de mépriser le sort de ces femmes toujours victimes d’une société qui refuse – qui leur fait refuser – l’enfant, mais de dénoncer l’exagération des chiffres mis en avant pour tromper, pour impressionner le législateur comme le public.
Les chiffres les plus vraisemblables, qui sont déjà considérables, pour les années 1970 sont de 65 décès maternels annuels, pour 65 000 avortements clandestins (1 pour 1 000…). A titre de comparaison la mortalité routière à la même époque était d’environ 10 à 12 000 morts par an, et reste stabilisée depuis les années 2010 au nombre, incompressible semble-t-il, d’environ 3 000 par an. Depuis 1975 le chiffre des avortements recensés officiellement est immédiatement monté à 200 000 par an (220…, 230 000), et reste sans décroître depuis 40 ans. Cela fait plus de 8 millions de victimes – sans compter celles du stérilet et de la mini-pilule – dont le nombre ne cesse de croître. On est déjà loin du « chiffre sacré »  , résultat de l’horreur absolue. […]

Luc PERREL

 I-Moyenne-17675-avortement-je-croyais-bien-faire.netI-Moyenne-22810-le-crime-contre-dieu.netI-Moyenne-31794-n-725-septembre-2017-la-loi-veil-une-destruction-programmee-du-peuple-de-france.net

2 COMMENTAIRES

  1. j’etais Contre l’avortement en 1973 j’ai fait un stage en réa vicomte externe et j’en suis sorti en pensant que l’avortement était un mal nécessaire quant à vos affirmations sur la petite mortalité liée aux avortements clandestins c’est absurde et je ne parle pas des dialyses à vie .
    Vous êtes des cons

  2. […] L’Académie française est sortie de sa réserve habituelle pour fustiger l’écriture inclusive qui ferait courir un « péril mortel » à la langue française. Ce qui n’a pas manqué de faire hurler les féministes de tout poil, qui ont mis cela sur le compte de la sénilité des Immortels. Et pourtant. Le scandale est arrivé par un manuel de CE2 publié par les éditions Hatier, et intégrant les recommandations du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh). On y parle de « droits humains », mais cela relève déjà presque du classique, et on y apprend les aventures des « agriculteur. rice.s et artisa.ne.s » à l’époque de la Gaule. Si l’écriture inclusive en restait au stade de l’expérimentation universitaire, pour tenter de donner une « visibilité » aux femmes dans le langage, passe encore. Mais quand le phénomène vient s’attaquer à la littérature scolaire, il y a de quoi s’inquiéter. Les années du primaire sont destinées à ce que l’on a coutume d’appeler « l’apprentissage des fondamentaux» : lire, écrire, compter. Les mécanismes de l’apprentissage sont aujourd’hui bien connus, et le ministre Blanquer déclare vouloir s’appuyer sur l’apport récent des neurosciences pour garantir les meilleurs résultats. Mais dans le cadre de l’écriture inclusive, à quels mécanismes intuitifs va-t-on faire appel ? Un enfant qui apprend à lire va apprendre à construire des mots et des phrases en cours préparatoire. Puis, un à deux ans plus tard, il découvrira, dans un manuel comme celui des éditions Hatier, une langue et sa logique qui ne sont selon toute vraisemblance pas celles qu’il a apprises. Il y a de quoi brouiller les pistes. Prenons le cas du mot « artisa.n.es » : il y a fort à parier que l’enfant, sur la lancée de sa découverte de la lecture, lira tout simplement « artisanes ». La visibilité du féminin se fait cette fois au prix de la disparition du masculin… cela n’a rien d’étonnant, au vu des principes de l’idéologie féministe la plus militante, qui au lieu d’un monde fondé sur la complémentarité des sexes, préfère imaginer un univers débarrassé de toute trace de masculinité. Si on veut apprendre à l’élève à prononcer correctement ce mot « artisan.e.s », en vertu des règles de l’écriture inclusive, il va être amené à déconstruire un savoir fraîchement et récemment acquis, pour un autre langage, qui ne sera — pour l’instant ! — ni celui de ses parents, ni celui de ses albums illustrés, ni même celui de la télévision. Il y a de quoi briser sa confiance et son intérêt dans le savoir, si précieuse dans ces premières années décisives. Sans parler de sa confiance à l’oral. L’exercice de lecture orale, dont tous les professeurs de primaire vous diront qu’il est crucial pour fluidifier la lecture des jeunes enfants, se trouve indéniablement compliqué par la gymnastique requise par l’écriture inclusive, qui demande de marquer une pause pour faire ressortir, dans les mots au pluriel, l’accord au féminin. Comme souvent avec les utopies, on a ici une théorie déconnectée du réel de l’enfant, qui ne s’intéresse pas aux résultats concrets, mais se nourrit elle-même de principes purement conceptuels. Le problème devient beaucoup plus grave si l’on considère que l’une des clefs de la réussite scolaire repose dans l’articulation intelligente du travail vu en classe avec la vie à la maison. Dans des milieux où la maîtrise du français oral est fragile, et celle du français écrit proche de zéro, comment une mère de famille peut-elle espérer aider son enfant à apprendre sa leçon, à la formulation morcelée ? La maîtrise de l’écriture inclusive, en définitive, est bien un privilège de riches et de lettrés, qui peuvent s’amuser à jouer avec les mots parce qu’ils leur sont déjà familiers. Et la condition féminine dans tout cela ? Si elle régresse aujourd’hui, c’est avant tout un problème de culture et d’éducation, avant d’être un problème d’accord de l’adjectif. Le Moyen Âge n’avait pas besoin du point médian pour célébrer la femme dans la poésie courtoise, ni pour lui confier des fonctions publiques, économiques et politiques, comme l’a si bien démontré Régine Pernoud dans son essai sur La Femme au temps des cathédrales. Parce qu’il était irrigué par un idéal chrétien, pour lequel la dignité de la femme s’enracinait dans la figure mariale. Aujourd’hui cet idéal est bien loin, et il est malheureusement plus facile de prendre le problème de l’autre sens, et de s’attaquer à la langue française, ou plutôt à ce qu’il en reste chez les écoliers, pour espérer, par un coup de baguette magique, résoudre l’inégalité salariale et les agressions dans le métro. L’écriture inclusive ? Une bonne occasion de se demander, une fois de plus, quelle vision de la société, de l’homme et de la femme nous voulons pour nos enfants. […]

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