L’effondrement du califat en Irak et en Syrie

Mossoul a fini par tomber aux mains du gouvernement irakien en juillet 2017. Le Premier ministre Haider Al-Abadi a célébré sur place le dimanche 9 juillet la victoire de son armée sur le califat. Cette victoire est un événement important. Pourquoi ?

Lu pour vous dans Rivarol.

Sur le plan symbolique, cette victoire est capitale. C’est en effet à Mossoul que le Califat avait été fondé, en juin 2014. Le Calife Abou-Bakr II, proclamé à cette occasion, devait au minimum fonder un Etat sunnite rigoriste rassemblant les populations arabes sunnites du Nord-Ouest irakien et des 9/10e de la Syrie. Ce projet avait le soutien implicite, mais clair et essentiel, de la Turquie, de l’Arabie Séoudite et du Qatar — alors alliés —, puissances sunnites de la région, très hostiles à un Etat irakien dirigé par les Arabes chiites, majoritaires dans le Sud et le Centre du pays — Bagdad incluse —, et un Etat syrien dirigé par les Alaouites — forme très particulière de chiisme —, l’un comme l’autre alliés à l’Iran, grande puissance régionale, et protectrice des chiites dans le monde.

Il avait aussi le large soutien des populations arabes sunnites d’Irak et de Syrie. En Irak, il avait incarné un espoir de revanche des sunnites, qui se vivaient comme sous oppression chiite depuis le renversement de Saddam Hussein en 2003. Si l’occupant américain n’avait jamais réussi à stabiliser vraiment l’Irak, il avait de façon générale promu systématiquement les chiites, hors du territoire des Kurdes.

Sur le plan international, le Calife Abou-Bakr II n’avait pas su se contenter de la recomposition territoriale de fait en Syrie et en Irak : il avait réellement ambitionné de diriger tous les sunnites du monde entier, y compris ceux de Turquie, d’Arabie Séoudite, du Qatar, qu’il avait invités à de multiples reprises à renverser leurs dirigeants, qualifiés de mauvais musulmans. Ces derniers l’avaient très mal pris, y avaient vu en fin de compte aussi une menace, et l’avaient donc abandonné, à partir de l’été 2015, à défaut de le combattre de façon directe, énergique, massive.

LA VICTOIRE DE L’ARMÉE IRAKIENNE À MOSSOUL

La défaite du Califat voit donc la victoire des ennemis de ces puissances sunnites régionales. Le gouvernement irakien contrôle à nouveau l’essentiel de son territoire, y compris Mossoul. Au 10 juillet, l’armée irakienne anéantit dans Mossoul les ultimes poches de résistance du Califat, qui ne sont même plus des quartiers, mais des immeubles. Le gros des combats a cessé, avec une victoire indiscutable de l’armée irakienne, à la fin du mois de juin. Le Premier ministre irakien a alors crié victoire. Cette victoire militaire, longue, laborieuse, constitue une victoire essentielle pour le gouvernement irakien.
Dans le détail, les choses sont un peu plus complexes. Mossoul est aussi détruite qu’Alep, avec des pertes civiles considérables ; mais comme il s’agit du « camp du bien », ces tristes réalités sont tues. L’armée irakienne a bénéficié constamment de l’appui aérien américain. Elle a eu besoin sur le terrain du soutien décisif et massif de milices chiites, officiellement présentes au seul titre de formations volontaires auxiliaires de l’armée irakienne ; elles ont pourtant à l’évidence aussi leur propre agenda politique, revendiquent leur part de la victoire. Le camp chiite, numériquement dominant en Irak, avec plus de 60 % de la population, avait été réunifié par la menace sunnite du Califat. Ce camp chiite pourrait donc très prochainement éclater, avec un Califat en voie de disparition en Irak.

LA MENACE DE SÉCESSION DES KURDES D’IRAK

S’ajoute pour le Premier ministre irakien la question kurde en Irak du Nord. Si les Kurdes ont été maintenus hors de Mossoul, de justesse, ils contrôlent mieux que jamais Kirkouk, l’autre grande ville du Nord de l’Irak, et ne l’abandonneront pas. Ils menacent régulièrement de tenir un référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien. Ils proclament actuellement qu’ils en tiendront un, de manière irrévocable, le 25 septembre 2017. Est-ce vraiment “irrévocable”, ou n’est-ce qu’une position maximaliste précédant une négociation ?
Le Kurdistan irakien est de facto indépendant depuis 1991, comme conséquence collatérale, voulue, de la défaite de Saddam Hussein face à la coalition conduite par les Etats-Unis pour chasser l’Irak du Koweït. La constitution irakienne de 2005 promet en principe une large autonomie au Kurdistan irakien, tout en le maintenant sur le plan du droit international sous souveraineté irakienne.

Mais ce compromis n’a pas pu être mis véritablement en pratique : le partage des revenus pétroliers, ceux de l’Irak comme ceux du Kurdistan, n’a pas été fixé ; les frontières de ce Kurdistan autonome sont contestées et par Erbil et par Bagdad. L’extension donnée au Kurdistan va, selon les interprétations, du simple au double, de 30 000 à 60 000 kilomètres carrés. Sur le terrain, le territoire kurde se situe autour de 45 000 kilomètres carrés, mais cet état de fait ne satisfait ni les Kurdes qui réclament toujours Mossoul, ni les Arabes, sunnites du Nord comme chiites du Sud, qui réclament Kirkouk. Les Kurdes ont réussi à s’emparer de Kirkouk en 2003, et ont consolidé leur emprise sur la ville et sa région en 2014, dans un contexte de fuite générale de l’armée irakienne devant les forces du Califat.

Un référendum pour l’indépendance du Kurdistan serait assuré d’un soutien populaire massif au Kurdistan. Mais le gouvernement de Bagdad, quel qu’il soit, ne pourrait reconnaître cette indépendance, ni les pays voisins, la Turquie et l’Iran, qui ne veulent surtout pas du précédent d’une sécession kurde, comme ils abritent aussi des populations kurdes nombreuses voisines du Kurdistan irakien. Une telle sécession du Kurdistan irakien risquerait de provoquer celle du Kurdistan syrien. Cette dernière action provoquerait probablement une invasion turque, plus sûrement que celle du Kurdistan irakien. Curieusement, Ankara entretient d’assez bonnes relations avec Erbil ; les Kurdes irakiens sont encadrés par des clans kurdes conservateurs, situation très différente de celle des Kurdes syriens, embrigadés dans les structures révolutionnaires du PYD, parti marxiste-léniniste kurde, et branche du PKK, ennemi mortel de l’Etat turc.

L’Etat irakien dispose désormais, malgré toutes ses limites, d’une armée éprouvée. Il poursuit un effort considérable de réarmement, avec des commandes importantes, à la fois aux Etats-Unis — avec chasseurs-bombardiers F-16 — et en Russie –avec des chars T-90 et des hélicoptères d’attaques Mi-28 —. L’armée irakienne devrait écraser les dernières poches du Califat qui subsistent en Irak de l’Ouest. Poursuivrait-elle alors l’ennemi en Syrie de l’Est, avec l’accord de Damas ? Ou se retournerait-elle contre les Kurdes, avec un avantage possible en plaine, grâce à l’appui aérien et aux chars ?

SYRIE : PROGRESSION DES KURDES ET DU GOUVERNEMENT

En même temps, le Califat s’effondre aussi en Syrie. Les forces kurdes mènent actuellement le siège de son autre capitale, Raqqa. Ils doublent ce siège d’assauts en force. Au prix de durs combats, ils ont pris le tiers de la ville. Il s’agit en quelques semaines d’une progression remarquable, surtout à l’aune de la lenteur des combats de libération de Mossoul, qui ont duré d’octobre 2016 à juillet 2017, alors que la ville avait été prise en deux jours seulement par le futur Califat en juin 2014.

Pendant ce temps, les forces gouvernementales ont dégagé le Sud-Est d’Alep, aux mains jusqu’il y a quelques semaines du Califat. De même les troupes gouvernementales ont-elles dégagé Palmyre, encore assiégée il y a peu par le Califat. Contre les pseudo-modérés, insurgés islamistes sunnites ne reconnaissant par le Califat, elles ont aussi progressé autour de Hama. L’armée syrienne consolide donc sa présence autour des villes stratégiques et des grands axes. Il est possible que la prochaine étape soit le nettoyage du désert central syrien, encore largement occupé par le Califat, entre Palmyre, Hama et la Vallée de l’Euphrate.

Ou bien il est possible qu’une forte colonne soit envoyée, de Palmyre, à travers le désert, secourir Deir-Ezzor, dernière poche urbaine syrienne gouvernementale étroitement assiégée par les forces d’Abou-Bakr II, dans la Vallée de l’Euphrate. Le Califat tente un dernier effort pour s’emparer de Deir-Ezzor, ce qui lui permettrait de survivre encore quelques semaines dans la Vallée de l’Euphrate, en y consolidant son emprise. Mais il est peut-être trop épuisé pour réaliser un tel effort désormais.

Pendant ce temps, l’armée turque menace d’envahir non seulement tout le Kurdistan syrien, mais précisément le canton déjà quasiment assiégé d’Afrin. Afrin est compris entre le territoire national de la Turquie, la poche islamiste rebelle d’Idlib et la bande de Syrie — entre l’Euphrate et Afrin précisément —, déjà occupée par la Turquie. Cet objectif modeste, parfaitement à la portée de l’armée turque, pourrait être dans les semaines à venir la concrétisation, fort limitée mais réelle, des rodomontades antikurdes d’Erdogan, désormais plus ou moins obligé d’agir s’il veut rester crédible. Une offensive turque sur Afrin pourrait se doubler ou être suivie d’une autre sur la proche Manbij, afin d’éliminer cette tête de pont kurde à l’Ouest de l’Euphrate.

La destruction en cours du Califat en Syrie et en Irak est certainement une évolution positive. Mais la paix ne semble pas devoir être hélas pour demain dans la région.

Scipion de SALM.

Rivarol n°3291 du 13 juillet 2017

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