Tous les hommes politiques, quelles que soient leurs promesses électorales et leurs convictions idéologiques, adoptent toujours les mêmes politiques économiques, celles qui ont causé la perte de leur prédécesseurs. La Grèce en fut l’exemple le plus caricatural. Après avoir découvert le cœur de la machine, Yanis Varoufakis raconte pourquoi.

Lu pour vous dans Minute.

En janvier 2015, les élections portent au pouvoir la gauche radicale, Syriza, qui a fait campagne contre l’austérité et la troïka, la troïka étant le surnom donné aux représentants de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI). Alexis Tsipras devient premier ministre. En juillet, quelques jours après un référendum par lequel les Grecs ont rejeté massivement le plan élaboré par ladite troïka, Tsipras trahit délibérément son peuple en acceptant un plan d’austérité d’une rigueur apocalyptique.
Durant ces quelques mois, un économiste spécialiste de la théorie des jeux, Yanis Varoufakis, est ministre des Finances. Il est en première ligne de toutes les négociations. Dans son dernier ouvrage, Adults in the RoomMy Battle with Europe’s Deep Establishment, il livre toute l’expérience qu’il a retirée de cette période. Le moins que l’on puisse dire est qu’il balance. L’intérêt de l’ouvrage est moins dans la profondeur de l’analyse ou dans la cohérence des idées que dans les faits qu’il rapporte, avec la transcription mot à mot des échanges qu’il a eus.

CEUX QUI FONT LE SYSTÈME… ET LES AUTRES

En avril 2015, alors qu’il recherche des appuis aux États-Unis, un de ses amis organise une rencontre avec Larry Summers dans un bar de Washington ; Varoufakis n’ignore pas que l’ancien secrétaire d’État au Trésor est un des hommes les plus influents du monde financier. Voici littéralement les propos que celui-ci lui adresse : « Il y a deux sortes de politiciens, les insiders et les outsiders [ceux qui sont à l’intérieur du système et ceux qui sont à l’extérieur, Ndlr]. Les outsiders donnent la priorité à leur liberté de parler et d’exprimer ce qu’ils croient être la vérité. Le prix de cette liberté est qu’ils sont ignorés par les insiders, ceux qui prennent les décisions importantes. Les insiders ne se retournent jamais contre les autres insiders et ils ne parlent jamais aux outsiders de ce que les insiders disent ou font. En échange, ils sont récompensés, ils ont le pouvoir d’influencer les événements. Donc, Yanis, vous, de quel coté êtes-vous ? »
Voilà qui résume le fonctionnement actuel du monde, bien au-delà du cas de la Grèce, et même bien au-delà du cadre de l’Union européenne : il y a d’un côté les initiés qui prennent les décisions, de l’autre les agités qui pérorent devant les écrans… Tout l’ouvrage met en évidence un mode de gouvernance de la zone euro d’où toute démocratie a été supprimée. Le pouvoir réel réside dans le groupe de travail dit Eurogroupe, travaillant dans la coulisse sous le contrôle absolu de l’Américano-Autrichien Thomas Wieser, l’homme le plus puissant de Bruxelles. « L’Eurogoupe est une créature intéressante, écrit Varoufakisil n’a aucune base légale dans les traités européens et pourtant, c’est le lieu où sont prises les décisions les plus cruciales pour l’Europe. »
Alors que cette entité devrait être à la disposition des ministres des Finances, elle ne sert que de paravent. « Pendant presque toutes les réunions auxquelles j’étais présent, les ministres n’ont reçu aucun exposé substantiel sur quelque sujet », révèle Varoufakis. « Leur rôle était d’approuver et de légitimer les décisions pré-décidées. L’autonomie de ce groupe est telle qu’il ne rend de comptes à personne, ce que confirme le ministre allemand des Finances Wolfgang Schaüble qui est d’une franchise brutale quant au caractère de l’union monétaire. »

MÉLENCHON EN TSIPRAS FRANÇAIS ?

« Les élections ne peuvent pas être autorisées à changer la politique économique », va ainsi déclarer Schaüble lors d’une réunion. En écho à Jean-Claude Junker, le président de la Commission européenne —et ancien président de l’Eurogroupe qui lui-même estimait qu’il ne pouvait y avoir de décision démocratique contre les traités européens ?
Wolfgang Schaüble, fervent défenseur de l’Union européenne, ne peut se résoudre à aucun retour en arrière. Pour deux raisons : ce serait admettre l’échec et cela encouragerait d’autres pays à suivre le chemin pris par les Grecs. « Vous êtes probablement le seul au sein de l’Eurogroupe à avoir compris que la zone euro n’était pas viable. Elle a été mal construite et nous devrions avoir une union politique », confiera le tout-puissant ministre à Varoufakis, ajoutant : « La seule manière pour moi de faire tenir l’ensemble est d’imposer une plus grande discipline. »
Même s’il n’est pas possible de suivre Varoufakis dans ses propres illusions, les propos qu’il rapporte sont révélateurs du fonctionnement des institutions internationales. Lorsque Jacques Attali déclare à Jean-Luc Mélenchon qu’il sera un jour premier ministre, devons-nous entendre les propos d’un « insider » à un « outsider », c’est-à-dire comprendre que l’on songe à lui pour asservir le peuple à l’oligarchie financière comme l’a fait Tsipras ? A l’aune des révélations de Varoufakis, il est difficile de considérer la sortie de la zone euro comme un sujet totalement secondaire.

Bertrand Nasse

Minute n°2831 du 19 juillet 2017

Suggestion de livres sur ce thème :

I-Moyenne-21305-crise-grecque-ouverture-sur-les-coulisses.netI-Moyenne-25883-faut-il-sortir-de-l-euro.netI-Moyenne-2408-la-decomposition-des-nations-europeennes.net

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.