À trop vouloir ménager la chèvre et le chou, monsieur Macron, le risque est grand de ne rien faire sinon des mécontents. Gouverner, c’est choisir.

Lu pour vous dans Valeurs Actuelles

Je me souviens d’un de vos meetings, monsieur le Président, au cours duquel vous aviez retourné à votre avantage ce tic de langage qu’on vous reproche. «Il faudra en même temps vivre, travailler et apprendre », aviez-vous lancé le 17 avril, à l’Accor-Hôtels Arena devant une salle en extase. Avant de vous interrompre à dessein : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j’ai dit en même temps. » Hilarité de la salle. Puis, comme un seul homme, les 20000 fans scandèrent: «En même temps, en même temps!» C’était bien joué.
Mais revenons, monsieur le Président, sur votre célèbre «en même temps». Autant vous le dire, pour moi, cette locution est beaucoup plus qu’un tic de langage.
Souvenez-vous, monsieur Macron: vous vouliez supprimer l’ISF, et en même temps, vous décidez de conserver cet impôt confiscatoire dans une curieuse version qui pénalise les Français propriétaires de leur résidence principale ou de leur maison secondaire.
Vous vouliez supprimer les 35 heures, et en même temps, après réflexion, vous décidez de les maintenir et de privilégier les accords d’entreprise.
Vous vouliez vous attaquer au statut des fonctionnaires, et en même temps, vous décidez de ne pas provoquer de vagues, en optant pour une simple « modernisation ».
À propos de Notre-Dame-des-Landes vous affirmiez qu’il fallait respecter le référendum démocratique, et en même temps, vous nommez un médiateur.

Lors d’un voyage en Algérie, vous avez souhaité parler de la colonisation française, évoquant devant les autorités d’Alger un crime contre l’humanité. Et en même temps, vous affirmez quelques jours plus tard qu’il y avait eu des aspects positifs dans la colonisation. Durant la campagne présidentielle, vous expliquiez que les opposants au mariage gay avaient été humiliés, et en même temps, vous estimez que l’humiliation avait aussi été «du côté des homosexuels ». Sur la «pipolisation», vous vous êtes repenti, lâchant que vous aviez eu tort de vous exposer avec votre épouse, et en même temps, vous avez continué à faire des couvertures de Paris Match.

Monsieur Macron, ce «en même temps» tranche avec votre image de président iconoclaste. Les Français ne sont pas ahuris. Ils savent que la vérité est parfois complexe. Votre manie langagière traduit sans doute cela.
Et en même temps (sic), cette façon de ratisser large, de ménager la chèvre et le chou, la gauche et la droite, ne révèle-t-elle pas une forme déguisée de clientélisme? Un populisme «soft»? Anecdote amusante, monsieur le Président: Paul Romer, l’économiste en chef de la Banque mondiale (un potentiel Prix Nobel d’économie) vient de bloquer la publication du World Economic Report rédigé par ses équipes, car le mot «and» («et» en français) figure trop fréquemment dans ce document officiel. Paul Romer a calculé que les occurrences de la conjonction «and» atteignent 7 % dans certains passages, et fixé la limite pour publication à 2,6 % du total des mots du rapport. Rien de cosmétique dans ce coup de gueule. Romer en a simplement assez des rapports barbants qui ratissent large pour n’oublier personne… mais qui ne tranchent jamais. L’économiste en chef voudrait que les collaborateurs de la Banque mondiale cessent de tourner autour du pot. Qu’ils utilisent moins d’adverbes et d’adjectifs, et surtout qu’ils aillent droit au but pour décrire les réalités économiques et faire des recommandations.
Récemment, le quotidien Le Figaro enfonçait le clou. Il y a un peu moins de soixante-dix ans, le président des États-Unis Harry Truman avait demandé qu’on lui présente des économistes qui soient « manchots » (sic). Le successeur de Roosevelt à la Maison-Blanche était en effet ulcéré que, lorsqu’il consultait un expert en économie, et quel que soit le sujet, l’économiste s’exprime toujours ainsi: « On the one hand […], and on the other hand… », soit littéralement «sur une main…, et sur l’autre main…», ce qui se traduit en français par «d’une part… et d’autre part…».
Truman avait raison, monsieur Macron : gouverner c’est choisir.

Éric Brunet

Valeurs Actuelles du 1er juin 2017

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