Johan Bourlard : comprendre l’islam et l’islamisme

Johan Bourlard, historien et islamologue, professeur d’université, propose un ouvrage synthétique sur la nature de l’islam et sa place dans le monde. il lève le voile sur des éléments peu connus des civilisations musulmanes et propose un panorama de l’islam actuel.

Lu pour vous dans L’Action Française 2000

L’Action Française 2000 : Dans vos travaux, une place importante est donnée aux sources du droit en islam ; comment ces règles juridiques sont-elles hiérarchisées ?

Johan Bourlard : Pour comprendre l’islam, il est nécessaire d’en saisir la dimension juridique car, chez les musulmans d’une manière générale et chez les islamistes en particulier, l’islam est perçu comme une loi à appliquer mécaniquement. La loi islamique se compose de plusieurs sources dont les deux principales sont, d’une part, le Coran, tenu par les musulmans pour la parole éternelle et immuable d’Allah, et, d’autre part, la Sunna ou Tradition islamique, composée de différents recueils de récits rapportant les faits et gestes de Mahomet. Alors que le Coran, mis sous forme de livre dès le VIIe siècle, est commun à tous les musulmans, les recueils de la Sunna, compilés pour la plupart au IXe siècle, varient selon les différents courants de l’islam. Coran et Sunna forment ce qu’il est convenu d’appeler la charia, un concept abstrait désignant la loi islamique, censée régir tous les aspects de la vie en terre d’islam. Or, à eux seuls, Coran et Sunna ne permettent pas d’élaborer un véritable droit. C’est pourquoi dans le cas où les sources primaires n’offrent pas de solution à un problème juridique donné, les juristes musulmans recourent à d’autres sources, secondaires. Variables selon les différents courants de l’islam, les catégories et le contenu des sources secondaires se trouvent synthétisés dans les traités des grands juristes musulmans des premiers siècles de l’islam ainsi que dans la jurisprudence et les coutumes propres à chaque courant de l’islam. D’une manière générale, l’ensemble des pays musulmans du monde (cinquante-sept sur un total d’environ cent quatre-vingt-quinze États indépendants) continue à considérer la charia non seulement comme un idéal religieux mais aussi comme la norme juridique suprême qui doit régir le monde islamique et, à terme, l’humanité entière. Tous ces pays sont en effet membres de l’Organisation de la Coopération islamique (OCI), la plus grande organisation internationale au monde après l’ONU — et la seule basée sur un critère religieux — qui a adopté, en 1990, la Déclaration des droits de l’homme en islam, une charte semblable en apparence à la Déclaration onusienne de 1948 mais qui subordonne tous les droits et libertés au respect de la charia.

Vous relevez que les populations arabisées du Proche-Orient, du Maghreb et de la péninsule Arabique sont minoritaires à l’échelle de l’islam dans le monde avec seulement 20% des musulmans pour cet ensemble. L’avenir des musulmans pourrait-il se jouer loin de leur berceau historique ?

Précisons d’emblée que ce qu’on appelle communément «monde arabe» ne regroupe en effet que vingt-deux des cinquante-sept pays musulmans de l’OCI et environ 350 millions de musulmans (sur un total de 1,8 milliard). Le monde arabe compte par ailleurs des minorités non musulmanes, le plus souvent chrétiennes, qui sont en fait les derniers témoins des peuples originels de ces régions. Sur le plan démographique le centre de gravité du monde musulman se trouve aujourd’hui en Asie du Sud. Les plus grands pays musulmans sont l’Indonésie (environ 210 millions de musulmans), le Pakistan (175 millions) et le Bangladesh (160 millions). L’Inde qui n’est pas un État du monde islamique arrive toutefois en quatrième position dans ce classement puisque ce pays de plus d’un milliard d’habitants compte une minorité d’environ 150 millions de musulmans. À eux seuls, ces quatre pays regroupent donc à peu près 40% des musulmans de la planète, soit deux fois plus que le monde arabe ! À côté de cela, il existe d’autres pays non arabes très importants comme la Turquie (environ 80 millions de musulmans), l’Iran (environ 80 millions) ou encore le Nigéria qui rassemble la plus grande communauté musulmane d’Afrique noire (près de 100 millions). Il est vrai aussi que le monde islamique a vu à plus d’une reprise son histoire se jouer ailleurs que dans le monde arabe. Ainsi, au XVIe siècle, des trois grands empires islamiques existants, aucun n’était arabe : deux empires turcs sunnites, l’Empire ottoman à l’Ouest et l’Empire moghol à l’Est, enserraient l’Empire persan chiite des Safavides. Plus récemment, on a vu aussi la place éminemment stratégique occupée par l’Afghanistan, une terre bien éloignée du monde arabe, dans la fin de la Guerre froide et les débuts du terrorisme islamiste. Toutefois, la langue et le peuple arabes continuent à occuper une place culturelle et géopolitique prépondérante. On le comprend bien, les Arabes, leur langue et leur territoire sont intrinsèquement liés à la naissance et au développement de la religion, de la culture et de la civilisation islamiques et jouissent à ce titre d’un prestige inégalé. Par ailleurs, l’importance de l’élément arabe dans l’islam est aujourd’hui renforcée par l’action missionnaire des richissimes monarchies arabes du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête. Par leur alliance avec les puissances occidentales et leurs ressources en hydrocarbures, ces jeunes États bâtis sur le désert arabique parviennent à répandre sur toute la planète leur vision rigoriste de l’islam, une vision qui se rapproche de l’islam bédouin des origines marqué par la violence tribale et le fanatisme guerrier.

Vous évoquez des volontés réformatrices, notamment avec la théorie de l’abrogation ; pouvez-vous les définir ? Les penseurs «dissidents» ont-ils une chance d’être suivis ?

L’idée de réforme dans l’islam ne date pas d’aujourd’hui. C’est un phénomène récurrent dans l’histoire du monde musulman et qui s’accompagne la plupart du temps d’un idéal de retour aux sources. C’est là l’esprit du salafisme qui irrigue en fin de compte l’ensemble des mouvements islamistes, des plus spirituels aux plus violents. Or, quand on lit la «geste» du prophète de l’islam, on constate que le commerçant mecquois qui n’était au départ de sa prédication (610) qu’un simple avertisseur auprès de ses compatriotes, s’est mué dès 622 en chef politique et militaire. Ce changement de rôle radical du fondateur de l’islam a entraîné un changement de ton des versets coraniques. Aux versets spirituels et poétiques de l’époque mecquoise (610-622) ont succédé les versets normatifs et violents de l’époque médinoise (622-632). Face à ces contradictions, les juristes musulmans ont très tôt imaginé une théorie dite de l’abrogation selon laquelle dans le cas où deux versets se contredisent, le plus récent abroge le plus ancien. Selon cette logique, quand il y a contradiction entre un verset pacifique mecquois (révélé avant l’Hégire) et un verset violent médinois (révélé après l’Hégire), c’est ce dernier qui l’emporte. Ainsi, un seul verset peut à lui seul en abroger des dizaines d’autres comme le bien nommé « verset de l’épée » : « Une fois passés les mois sacrés, tuez les associateurs [ceux qui associent d’autres divinités à Allah] partout où vous les atteindrez. Prenez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat [prière islamique] et acquittent la Zakât [aumône légale islamique], alors laissez-leur la voie libre car Allah est pardonneur et miséricordieux. » Il s’agit là du stade ultime du djihad, la lutte armée pour la défense et l’expansion de l’islam à laquelle le Coran consacre entre deux cents et deux cent cinquante versets. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle, sous l’influence occidentale, qu’une autre idée de réforme va germer dans l’esprit de certains savants et lettrés musulmans, une idée qui consiste non plus en un retour pur et simple aux sources de l’islam mais en une adaptation de la loi et de la culture islamiques aux standards de la modernité représentée alors par les puissances occidentales colonisatrices. C’est cette dynamique qui est aujourd’hui encore à l’œuvre et qui a suscité notamment, dans le chef du juriste soudanais Mahmoud Taha, l’idée d’inverser la théorie de l’abrogation c’est-à-dire de faire des versets pacifiques mecquois les abrogeant, et des versets violents de Médine, les abrogés. Cette audace a valu à ce juriste musulman d’être arrêté et condamné à mort : le gouvernement soudanais de l’époque l’a fait fusiller pour apostasie en 1985. Les idées de réforme plutôt libérales ou progressistes existent donc bel et bien mais sont, la plupart du temps, le fait d’intellectuels dont l’œuvre est peu répandue dans les masses et que les autorités politiques et religieuses des pays islamiques s’empressent de faire taire. Pour le moment, la possibilité de faire évoluer l’islam dans le monde islamique semble dès lors très difficile. Les penseurs musulmans réformateurs les plus chanceux qui parviennent à s’exiler en Europe ou en Amérique du Nord n’ont pas beaucoup plus de succès. Et pour cause : les communautés musulmanes d’Occident, maintenues bien souvent sous la coupe de leur pays d’origine, sont travaillées de plus en plus par l’islam rigoriste prêché dans les mosquées de rite wahhabite, celles-là mêmes que finance par exemple l’Arabie saoudite à travers des organismes comme la Ligue islamique mondiale. Dans tous les cas, les communautés musulmanes sont généralement encore fermées à l’ auto-critique et rebelles à l’idée de pouvoir remettre en cause certains préceptes du Coran ainsi que l’exemple donné par Mahomet. Enfin, la réforme que d’ aucuns souhaitent voir se réaliser est freinée par la bienveillance à la fois complexée et intéressée des nations occidentales envers les communautés musulmanes qu’elles accueillent.

Quelle recomposition pourrait-on attendre dans le cas d’une défaite de l’État islamique ?

L’histoire est souvent imprévisible mais une chose est certaine : une fois Daech vaincu, le monde n’en aura pas fini avec le terrorisme islamiste. Car tant que les causes du mal ne seront pas soignées, ce mal continuera à produire ses effets. En poursuivant invariablement leurs relations avec des régimes islamistes qui créent et entretiennent partout dans le monde de véritables centres d’incitation à la haine et au meurtre et en accueillant toujours plus de réfugiés de confession islamique tout à fait étrangers à la culture des pays d’accueil sans laisser le temps nécessaire aux vagues précédentes de s’intégrer, les États occidentaux continueront non seulement à alimenter le terrorisme islamiste mais aussi à l’intensifier.

Propos recueillis par Olivier Frèrejacques

L’Action Française 2000 n°2957 du 15 juin au 5 juillet 2017.

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