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Vladimir dans ses œuvres

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Vladimir dans ses œuvres

Recension du nouveau livre de Thomas Flichy de La Neuville sur la Russie de Vladimir Poutine

Lu pour vous dans Minute

Thomas Flichy de La Neuville est un géopolitologue qui donne des cours aux quatre coins du monde (Saint-Cyr, Oxford, Naval Academy, etc.). Eloi Minjoulat-Rey est un jeune chercheur passionné. Le cocktail est parfait. Dans un petit livre sur les ambitions nouvelles de la Russie, ils nous offrent tous deux une analyse de l’émergence de la Russie de Vladimir Poutine comme puissance mondiale.

«Et la Russie sortit du tombeau », titrent-ils… La Russie a payé très cher sa sortie du communisme : avant de sortir du tombeau, on peut bien dire qu’elle était morte. Sous la férule mal assurée de Boris Eltsine, ses frontières étaient revenues à ce qu’elles avaient été à la fin du XVIIe siècle. Mais Vladimir Poutine a redonné au pays une volonté politique, d’abord à l’intérieur de ses frontières, en exaltant le patriotisme et les valeurs traditionnelles et chrétiennes sur lesquelles s’est construite la Sainte Russie. Désormais, en joueur expérimenté, le nouveau tsar a fait sortir l’ours russe de sa tanière, en jouant, avec finesse, sur l’échiquier mondial, jusqu’à retrouver les dimensions internationales de l’Union soviétique. La Russie est naturellement une puissance mondiale, entre l’Europe et l’Asie, et la partition géopolitique du président russe s’étend au monde entier.
On sent néanmoins que le livre a été écrit au moment de l’élection de Donald Trump, alors que les déclarations du nouvel homme fort de Washington laissaient augurer un rapprochement possible entre les deux pays pour un règlement rapide de la crise du Proche-Orient. Ce qui est dit d’une vieille alliance avec les Etats-Unis d’Amérique, remontant à 1812 et à la politique russe face à l’invasion napoléonienne, qui va chercher le jeune Etat indépendant américain dans une alliance de revers contre la politique inquiétante des Iles britanniques, ne semble tout de même pas décisif pour éclairer notre présent. Se trouve en particulier sous-estimé l’engagement américain dans la guerre russo-japonaise de 1905 et les sommes formidables que les banques américaines ont avancées au Japon pour lui permettre, à la surprise générale, de gagner cette guerre. Il semble que l’opposition entre les Etats-Unis et la Russie tsariste commence à ce moment-là (bien avant le communisme donc) et qu’il y a peu de chance que l’hostilité yankee face à la Russie traditionnelle se démente un jour.
D’instinct, le pays de Donald Trump désigne la Russie comme le seul pays à sa mesure : le grand rival. Force est de constater, en tout cas, que les sentiments personnels du Président Trump n’ont pas pesé lourd quand il s’est agi pour l’Etat profond américain de reprendre la main dans l’affaire syrienne. Les 59 missiles tomawaks tirés sur un aéroport relevant de l’Etat syrien le prouvent amplement (quoi qu’en ait dit Thomas Flichy de La Neuville à ce moment-là, en particulier sur Internet).
Malgré mes réserves sur ce point, ce petit ouvrage donne pour le reste une image complète du grand réveil russe. Je n’entrerai pas dans le détail. On lira avec intérêt ce que disent les deux chercheurs de la manière dont Vladimir Poutine a su exploiter les ambiguïtés de la politique américaine face à la Turquie. Alors que la chasse turque venait de descendre deux avions russes, la diplomatie de Sergueï Lavrov, rendant curieusement le bien pour le mal, a pro-posé au président Erdogan une alliance non seulement contre les terroristes (que le grand Turc avait obscurément soutenus jusque-là) mais pour une revitalisation des échanges économiques entre les deux pays et pour la construction d’un gazoduc, qui engage durablement Ankara envers Moscou. Ce rapproche-ment avec la Turquie n’empêche pas la Russie de faire prospérer de l’autre côté son alliance avec le grand voisin chiite, en particulier par un soutien militaire au Hezbollah et par des échanges économiques avec Téhéran. Cette double alliance, avec la Turquie sunnite et avec l’Iran chiite, rend la Russie incontournable au Proche-Orient, au grand dam de l’Onde Sam.
Mais le Proche-Orient n’est que le champ dos dans lequel s’affrontent les puissances pour un nouvel équilibre mondial. Thomas Flichy de La Neuville et. Eloi Minjoulat montrent que l’élan nouveau de la politique russe touche tous les pays du monde, à commencer bien sûr par la Chine, tant il est clair que l’hyperpuissance américaine ne peut plus affronter en même temps la Russie et la Chine, et en continuant avec l’Inde, à laquelle la Russie vend du matériel militaire. L’idée est de parvenir à créer une nouvelle monnaie qui délégitimise le dollar, qui ne serait plus, de ce fait, l’étalon mondial, masquant les dettes colossales des Etats-Unis.
Les enjeux, on le devine, sont formidables. Face à de telles perspectives, nos deux auteurs le répètent à plusieurs reprises, Vladimir Poutine est avant tout un pragmatique, travaillant pour son pays. Mais la résurrection de la Russie (puisque c’est de cela qu’il s’agit) accélère le réveil de vieilles grandes puissances, longtemps abandonnées à l’hégémonie américaine et qui prennent conscience du monde nouveau, vraiment multipolaire, qui s’ouvre à nous aujourd’hui.

Joël Prieur

Minute n°2821 du 10 mai 2017

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