Entretien avec Maxence Hecquard

Entretien avec Maxence Hecquard

Maxence Hecquard est philosophe et collabore à diverses revues spécialisées. Il est diplômé de la Sorbonne et aussi de l’ESSEC (École Supérieure de Sciences Économiques et Commerciales) et de la Faculté de droit de l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Parallèlement, il mène une carrière d’homme d’affaires qui le conduit à voyager dans le monde entier (Japon, Argentine, Grande-Bretagne, entre autres). De plus, au cœur de ces activités multiples, il a trouvé le temps d’écrire un fort et très dense volume (460 pages) traitant des Fondements philosophiques de la démocratie moderne (paru en 2016, en une nouvelle édition augmentée, chez Pierre-Guillaume de Roux). Sujet ô combien d’actualité dans le bouillonnement des joutes politiciennes actuelles avant « l’échéance capitale » de la prochaine élection présidentielle. Bien entendu, nous avons désiré nous entretenir avec lui à ce propos, ce qu’il a très aimablement accepté.

Entretien avec Maxence Hecquard
Les Fondements philosophiques de la démocratie moderne

Lectures Françaises : Sans attendre, nous allons nous plonger dans le bain en reproduisant l’avis que porte sur votre livre Pierre Magnard (universitaire, professeur émérite à La Sorbonne) dans la préface qu’il a bien voulu vous offrir : « C’est un réquisitoire en bonne et due forme, parfaitement instruit et argumenté. Toute l’histoire de la pensée politique moderne et contemporaine est citée à comparaître ». Soyons clairs, vous faites donc, tout au long de votre ouvrage, le procès de la démocratie. Et nous nous permettons de vous demander de bien vouloir illustrer votre démonstration à la lumière des événements qui occupent le devant de la scène contemporaine.

Maxence Hecquard : Je préfère le terme « enquête » à celui de « procès ». Mon travail vise à montrer que la question démocratique n’est pas politique mais métaphysique. La démocratie est une forme de société extrêmement cohérente et finie pour qui voit le monde comme un tout qui serait le fruit du hasard, s’expliquerait par lui-même et évoluerait dans le temps, c’est-à-dire qui verrait le monde avec les yeux du philosophe Épicure. Aujourd’hui tout le monde est épicurien, tous les philosophes connus (les Michel Onfray, André Comte-Sponville, Luc Ferry…) se réclament directement ou indirectement d’Épicure. Pour ma part je suis convaincu que la philosophie d’Épicure est fausse. Je pense qu’on ne peut expliquer le monde sans un Dieu créateur et je ne m’en cache pas. Je suis, comme on dit, « thomiste ». Mais ce n’est pas parce que je n’adhère pas à la philosophie des Lumières que l’analyse que j’en fais serait biaisée. Les démocrates sincères, voire les adeptes de cette philosophie des Lumières, ne la récuseraient pas.

L.F. : Tout l’actuel système politique français est construit sur ce principe de la démocratie, considéré, on peut même dire imposé, comme une « valeur sacrée », pratiquement l’équivalent d’une religion ! Pourquoi nos contemporains se sont-ils pris d’un tel engouement pour cette notion ?

M.H. : Le caractère idéologique de la démocratie est une réalité que chacun peut constater. Il n’existe plus aujourd’hui d’États ne se référant pas à la démocratie. Même le petit royaume himalayen du Bhoutan s’est doté d’une constitution démocratique en 2008. Tous les hommes politiques et les personnes publiques savent que récuser la démocratie est se vouer à la mort civique. Quant à son caractère « sacré », il est de même incontestable. L’invocation de la Démocratie sur le mode incantatoire vaut bénédiction universelle. « Pourquoi ? » demandez-vous. Parce que la démocratie se substitue aux religions traditionnelles. Elle est le seul lien d’individus qu’on a dépouillés de leur identité.

L.F. : Selon vous elle est aussi une négation. Difficile à admettre pour les politiciens et autres « politologues » qui font « la pluie et le beau temps », à longueur de leurs discours.

M.H. : Comment ne pas voir que la démocratie est la négation de l’Ancien Régime ? L’ordre politique ancien se voulait reflet de celui de la nature. Le roi était d’abord un juge chargé d’appliquer la justice inscrite par Dieu dans les choses et dans le monde. La démocratie récuse l’ordre naturel et même l’ordre tout court. Telle est l’essence de l’égalité. La démocratie ne dit pas que les hommes sont égaux parce qu’ils sont semblables, mais au contraire parce qu’ils sont dissemblables : le patron a le même vote que son employé, le père que son fils. Il s’agit bien de nier l’ordre et la nature des choses. On comprend dès lors la vindicte démocratique contre tout ordre naturel, sa rage à détruire toute trace de la famille et de la nation, son ardeur à gommer les identités et la mémoire des peuples. Lorsque nos hommes politiques prônent le mariage pour tous ou la GPA au nom de la liberté, celle-ci est libération de la contrainte naturelle elle-même. L’homme veut tellement faire sa volonté propre qu’il entend redéfinir sa propre nature à son goût, c’est-à-dire pour son plaisir. Le culte de la liberté est la volonté de dessiner l’avenir de l’homme, c’est-à-dire son évolution, sans la moindre contrainte, surtout venant de Dieu. Vous dites que nos politiciens font « la pluie et le beau temps ». C’est au sens propre qu’il faut prendre cette expression : ils entendent être « les maîtres et les possesseurs de la nature » pour reprendre Descartes. L’ambition démocratique est bien prométhéenne.

L.F. : En réalité, selon vous, la démocratie est un faux-semblant, puisqu’elle n’existe pas ! Vous avez à ce propos une démonstration très claire sur la « souveraineté du peuple » qui s’achève avec le « gouvernement par l’opinion ». Seriez-vous donc iconoclaste ?

M.H. : Ce n’est pas moi qui dit que le peuple ne peut gouverner mais tous les philosophes de la modernité ! De Machiavel à Rousseau en passant par Montesquieu et plus récemment Tocqueville, tous le reconnaissent : le peuple forme une masse qui est incapable de gouverner. Il n’en a tout simplement pas les capacités. On le dit souverain mais on s’empresse de le soumettre à la loi et on lui institue des représentants dont on sépare les pouvoirs à tous les étages tant on se méfie. Rousseau lui-même rejetait ces artifices : « Pour la même raison que la souveraineté est inaliénable, elle est indivisible. Car la volonté est générale, ou elle ne l’est pas ; elle est celle du corps du peuple ou seulement d’une partie » [1]. Et d’ailleurs chacun d’entre nous sait bien que ce système n’est qu’un vaste mensonge. Ce sont toujours les mêmes qui dirigent et qui manipulent l’opinion. Que signifie donc cette souveraineté populaire ?

L.F. : Vous êtes également un fin pédagogue, puisque votre seconde partie est élaborée pour nous aider à comprendre et s’articule en trois points. « L’étoile polaire de la démocratie comme idée », dites-vous dans le premier. Comment expliquez-vous cette expression ?

M.H. : En réalité dans l’esprit de ses concepteurs la démocratie est un but, une perfection à atteindre, mais qui ne l’est jamais entièrement. En fait ce régime est inséparable d’une vision évolutionniste de la société. Darwin est la version « scientifique » d’Épicure. Rien n’est stable en ce monde. Tout passe, tout change et « l’histoire naturelle » nous apprend que tout progresse : les amibes sont devenues des mammifères supérieurs. La seule chose qui compte est de favoriser le progrès, c’est-à-dire l’évolution du monde vers son futur qui est certes indéterminé mais qui sera meilleur, nous promettent les Lumières. Or l’évolution de l’homme est désormais moins biologique que sociale. C’est au niveau de la société que se réalise le progrès. De là la clef de cette évolution est précisément la démocratie qui, en garantissant la liberté, permet le mouvement. Et la garantie de la liberté est l’égalité qui, en gommant les différences, permet une évolution sans contrainte. Nos sociétés cherchent à réaliser l’égalité de façon toujours plus complète : telle est l’essence de tous les systèmes de redistribution. Les droits de l’homme, par le mécanisme de reconnaissance, assurent l’égalité citoyenne aux plus fragiles (minorités, etc.). Mais bien sûr l’égalité n’est jamais parfaite, c’est en cela que la démocratie est plutôt un idéal.

L.F. :  Puis vient la « quête du Graal ou la démocratie comme morale » que vous achevez sur la « démocratie totalitaire ». Ce qui nous semble être une flagrante antinomie. Comment la justifiez-vous ?

M.H. : Dans le monde de Darwin, dans un monde en évolution, n’existe aucune « loi naturelle » puisque, par hypothèse, la nature évolue. Le concept même de morale « naturelle » n’y a plus de sens. Pourtant une chose importe au progrès : qu’il continue. Le progrès n’est pas facultatif. Refuser le progrès est en quelque sorte stopper la marche de l’humanité. Or si l’égalité est condition de la liberté, la démocratie est condition du progrès. De là la démocratie a bien une morale : elle-même. C’est ce qui explique que l’on nous rebatte les oreilles des « valeurs républicaines », que ces valeurs soient les seules que tous doivent respecter. Il s’agit en réalité d’assurer le progrès de l’espèce. Récuser la démocratie n’est plus une option philosophique, mais une déviance, une maladie. Or à l’heure de la mondialisation, la terre se rapetisse et le mouvement s’accélère. La démocratie doit organiser et encadrer la cohabitation pacifique, le mélange complet, le métissage harmonieux d’éléments toujours plus divers et plus antagonistes. Le « contrat social » est quand même plus facile entre des Bretons et des Alsaciens qui ont une histoire et une religion commune qu’entre des communautés d’origines ethniques et religieuses très différentes. C’est pourquoi la démocratie doit être toujours plus forte, plus armée, plus policière. La « démocratie totalitaire » n’est une antinomie qu’en apparence. En réalité son totalitarisme est inscrit dans ses gènes. Tocqueville l’avait bien vu qui achève son livre sur la Démocratie en Amérique en nous mettant en garde contre « le despotisme doux des nations démocratiques ».

L.F. : Enfin, vous décrivez « La cité des sens ou la démocratie comme société commerciale », qui s’achève sur « l’alternance ». Qu’est-ce à dire ?

M.H. : En récusant toute transcendance, en renvoyant la religion à la sphère privée, en cultivant le cosmopolitisme et le métissage, la démocratie vise à une uniformisation du monde sur la ruine des identités traditionnelles. Elle récuse toute spiritualité ou, à la suite de Hegel, assimile l’esprit à la matière. Dès lors la seule chose commune, le seul bien commun, est la matière, la richesse. Ceci explique évidemment le matérialisme et le consumérisme de nos sociétés. Le progrès économique précède le progrès social, qui prépare le progrès de l’espèce tout court. L’alternance droite/gauche, libéralisme/socialisme, vise à maintenir le mouvement jugé indispensable au progrès. Cette alternance est une respiration mais non une remise en cause de la démocratie.

L.F. : En conclusion, si nous avons bien assimilé votre ouvrage, de votre introduction jusqu’au couronnement de votre conclusion, tout est clair : « La définition usuelle est fausse. La démocratie n’est pas le pouvoir du peuple. Elle n’existe pas en ce sens. Sa nature est autre et bien plus que cela ». Mais quel est ce « bien plus que cela » ?

M.H. : Dire que la démocratie est le gouvernement du peuple est un mensonge que beaucoup ont dénoncé de Platon à Maurras. Mais au-delà des contradictions apparentes, la démocratie est un régime très cohérent dans la perspective des Lumières. Deux siècles après la Révolution française, nous avons du recul. Il est désormais clair que la question démocratique dépasse la sphère politique. C’est une nouvelle vision de l’homme et du monde que la démocratie nous propose ou plutôt nous impose. La démocratie va contre la nature par essence, parce qu’elle ne croit pas que cette nature ait un ordre. La nature n’est pour elle qu’un grand tout qui évolue sans loi au gré du hasard et que l’homme veut et doit ordonner. Nous posions la question : « quel est le sens de la souveraineté populaire ? ». Le sens véritable de la « souveraineté populaire » est que les hommes sont souverains dans la nature, qu’il n’y a pas de Dieu à leur dicter Sa loi. La seule rationalité du monde est celle que l’homme y mettra. La « souveraineté populaire » a été condamnée par tous les papes : notamment Pie VI, Pie IX, Léon XIII et saint Pie X. Pourtant Léon XIII a espéré que les chrétiens parviendraient à christianiser la République. Ils n’y sont pas parvenus. Vous avez parlé d’antinomie. Il me semble que « démocratie chrétienne » est l’antinomie véritable. Épicure est l’antithèse d’Aristote. On ne peut christianiser la démocratie parce que la démocratie est tout simplement le régime politique de ceux qui refusent Dieu. On ne peut que convertir les démocrates, c’est-à-dire leur faire embrasser la foi, ce qui revient à les faire renoncer à la démocratie. Ceux qui aiment Dieu doivent en être convaincus.

L.F. : Pour terminer, pouvons-nous nous permettre de vous demander un avis ou une opinion pratique ? Fort de ce que vous expliquez, quel jugement portez-vous sur le triste spectacle qui nous est imposé en ce moment (mais en toutes autres circonstances), au nom de la démocratie, pour donner au « peuple souverain » la responsabilité de désigner le futur premier responsable de la conduite de notre pays pour les cinq ans à venir ?

M.H. : Les peuples, s’ils ne gouvernent pas, existent. Ils sont des réalités naturelles. Le mensonge de la démocratie éclate aujourd’hui. Les Lumières nous ont promis le bonheur. Or deux cents ans après la Révolution, nos sociétés sont des champs de ruine où nous avons bien du mal à survivre. L’idéologie omniprésente fait pourtant moins recette aujourd’hui. Comme l’avait fait Athènes à la fin de la démocratie, notre société sombre dans la corruption, la multiplication des affaires, des procès, l’inflation législative incontrôlée. Ce désordre débouche immanquablement sur la violence, les conflits et la guerre. Les peuples en prennent conscience. Cela donne le Brexit et Trump que les penseurs « officiels » ont jugés à juste titre comme des échecs de la démocratie. Ils sont en fait le fruit de votes de protestation des peuples qui semblent se réveiller de l’utopie des Lumières. Mais ces peuples ne savent pas à quel saint se vouer, car ils continuent de croire à la démocratie plutôt qu’aux vrais saints ! Les peuples sont perdus, cela explique que le résultat des prochaines élections en France soit aussi incertain. D’ailleurs tous les candidats se réclament de la philosophie des Lumières et de la démocratie, même le Front National qui pourtant appelle à une rupture. Ces politiques ne prennent pas le mal à la racine. Ils veulent juste le pouvoir. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le remède ? Bien penser.

L.F. : Nous ne pouvons que vous remercier de nous avoir consacré ces instants précieux qui, espérons-le, permettront à nombre de nos lecteurs de déciller leurs yeux, par trop aveuglés par l’accumulation de contre-vérités, de désinformations et de manipulations de toutes sortes déversées à longueur de journées sur les supports des media de toutes natures par les thuriféraires de la sacrosainte démocratie, hors de laquelle, à les entendre, il ne peut y avoir de salut !

Avez-vous un complément à rajouter ?

M.H. : Merci de m’avoir donné la parole. La philosophie n’est pas une coquetterie mais un exercice exigeant et indispensable pour comprendre le monde où nous vivons et se guider prudemment. Pour bien philosopher, il faut parfois ne pas hésiter à se mettre à genoux.

L.F. : Pour notre part, nous tenons à vous féliciter pour la valeur exceptionnelle de votre étude en insistant, en particulier, sur la très rare qualité de la bibliographie que vous y avez publiée. Vous la présentez en ces termes : « Elle contient l’ensemble des ouvrages consultés pour la rédaction du présent travail ». Or, en l’examinant avec attention, nous avons pu constater que le nombre de ces ouvrages est de 450 titres ! La liste complète occupe 22 pages de votre livre, dans laquelle sont mentionnés tous les grands noms de l’histoire des idées, d’Aristote et Platon, jusqu’à nos jours. Vous avez réalisé là une œuvre de très haute tenue. Nous vous sommes très reconnaissants de l’avoir mise à notre disposition pour notre édification.

Propos recueillis par Jérôme SEGUIN

[1] –  Contrat social, II, 2.

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