Les mœurs comme l’avortement, le droit sexuel et autres aberrations propres à notre époque, font l’objet de la réflexion de Michel de Preux, qu’on ne présente plus pour son sens de l’ecclésiologie, son amour de l’Église et sa vision de la collaboration des Deux Glaives.

Lu dans La Lettre de Michel de Preux :

« Rien n’est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable.

Nicolas BOILEAU

« Qu’avez-vous que vous n’avez reçu ? » Saint Paul, 1 Cor., IV -7.

L’Europe occidentale s’effondre par un mal que l’on tait et qui touche très directement à la vie de l’esprit : la subversion du sens des mots. Deux exemples touchant la vie privée et la législation publique vont nous le démontrer ; puis nous passerons au domaine religieux pour juger des responsabilités écrasantes qui pèsent sur les adeptes de Vatican II et même, à certains égards, sur plusieurs de ses opposants, dans l’étouffement de ce mal, étouffement qui passe mieux par des ménagements mondains d’autorités religieuses en lien avec la société occidentale moderne. Car la subversion du sens des mots inclut celui de religion.

Premier exemple : l’avortement. Il ne porte plus ce nom… C’est désormais une « interruption volontaire de grossesse ». Pareille subs­titution est destinée de toute évidence à cacher la portée essentielle d’un tel acte : la suppression par violence de la vie d’un être humain à part entière, quand bien même cet être humain n’a pas encore acquis la qualité de personne, raison pour laquelle l’avortement a toujours été distingué du meurtre proprement dit et ceci dans toutes les législations, sans pour autant qu’il fût jamais admis comme un acte licite ou moralement neutre. Désormais, le fœtus de l’homme, bien qu’il ne soit responsable d’aucune faute, n’a qu’un droit relatif à la vie. Celle-ci dépend de la volonté de sa mère. À l’autre extrémité de l’existence humaine, le droit moderne a défini un droit analogue : celui de « mourir dans la dignité », autrement dit : le droit de choisir le moment de sa propre mort.

Sans même se référer à un droit général à la vie, comment peut-on définir deux droits aussi contradictoires ? Celui de disposer de la nais­sance d’autrui sans aucune possibilité de défense pour l’intéressé et celui de disposer de sa propre vie, laquelle n’est en aucune façon un acquis personnel ? Bien qu’il soit un être humain à part entière, le fœtus ne peut bénéficier d’une protection inconditionnelle de sa propre vie, mais l’adulte, lui, peut disposer de la sienne alors que celle-ci n’est en rien un acquis personnel ! L’homme moderne se voit donc recon­naître une puissance totale, ou plutôt totalitaire, sur la vie comme s’il ne l’avait pas reçue, comme s’il en était l’auteur. Mais dans ce cas, en ignorant orgueilleusement qu’il la doit à d’autres que lui-même et que la simple raison devrait suffire à le convaincre qu’il ne peut pas plus disposer de sa propre vie que de celle d’autrui ! Pourquoi refuser à d’autres une garantie dont on a soi-même bénéficié et pourquoi dispo­ser de sa propre vie comme s’il s’agissait d’un acquis personnel ? L’arbi­traire est ici flagrant. Cet arbitraire est désormais inscrit dans nos lois ! La conscience droite se refuse à tolérer un cynisme érigé en norme.

Second exemple : le mariage. On est, certes, fort loin de la règle énoncée par Pie XI dans sa lettre encyclique Casti connubii du 31 décembre 1930: « Le mariage n’a pas été institué ni restauré par les hommes, mais par Dieu » ; ce n’est point par les hommes, mais par l’au­teur même de la nature et par le restaurateur de la nature, le Christ, Notre-Seigneur, que le mariage a été muni de ses lois, confirmé, élevé. Par suite, ces lois ne sauraient dépendre en rien des volontés humaines, ni d’aucune convention contraire des époux eux-mêmes. Telle est la doctrine des Saintes Lettres (Gen. I 27/8 ; II, 22/3 ; Matt. XIX, 3/12 & ; St. Paul, Ephés. V, 23/33) ; telle est la Tradition constante de l’Église universelle, telle est la définition solennelle du Concile de Trente (Sess. XXIV, Dz. no.: 9 69/82) ; qui, en empruntant les termes mêmes de la Sainte Écriture, enseigne et confirme que la perpétuelle indisso­lubilité du mariage, son unité et son immutabilité proviennent de Dieu, son Auteur. (No.: 3).

Cette analyse du mariage met en évidence son rapport avec le droit à la vie. Si l’homme n’a pas créé la vie, il n’en est pas l’auteur mais seulement le bénéficiaire. De même pour le mariage. Nous devons donc conclure de ces analyses, incontestablement vraies et que nul ne peut réfuter de bonne foi, que si la société moderne entend désormais disposer à sa guise du mariage et, sous certaines conditions subsistantes mais nécessaires à la dissimulation de l’arbi­traire, de la vie humaine, c’est uniquement parce que cette société est foncièrement et publiquement non pas religieusement neutre – car c’est là encore un euphémisme trompeur – mais authentique­ment athée.

La société démocratique moderne et occidentale s’arroge le droit de disposer de ce dont l’homme n’est pas l’auteur ! Un philosophe russe, Nicolas Berdiaef, avait clairement énoncé ce vice dans sa Philosophie de l’inégalité au chapitre VIII, consacré précisément à la démocratie : « En tant que notion abstraite et suffisante qui n’est subordonnée à rien de supérieur, la démocratie est une divinisation de l’homme et une négation de la source divine de l’autorité. Le peuple se suffit à lui-même. Le principe suprême de son existence est sa propre volonté, indépendamment de ce qu’elle vise, de ce qu’elle désire, de ce qu’elle contient. »

Nous sommes ainsi tout naturellement conduits aux rapports de l’Europe occidentale avec la religion. Il ne s’agit nullement, quoiqu’on dise, de garantir une soi-disant « neutralité confession­nelle » des États mais bien réellement d’instaurer et de conforter un durable discrédit sur le fait religieux comme tel, dont le plura­lisme légalisé sert d’instrument politique et social à sa neutralisation publique.

Puisque les religions sont notoirement contradictoires sur des points essentiels et fondamentaux de la croyance en la matière, il faut les inclure toutes dans un même traitement juridique, leur accordant à toutes des garanties similaires. Ainsi est assurée leur totale insigni­fiance politique et sociale. Certes, on pourra se servir d’elles occasion­nellement, mais il n’est pas question de leur reconnaître une quel­conque autorité sur les sociétés et les États. Ce pluralisme religieux a l’immense avantage, pour les démocraties modernes, de conforter l’irresponsabilité religieuse et morale des personnes et en particulier des autorités politiques et sociales et, par ce moyen, a l’avantage de préserver en amont en quelque sorte, l’arbitraire étatique. Si l’homme est dieu, maître de la vie et de la mort, dans certaines limites bien évi­demment, car assurer purement et simplement l’impunité du meurtre irait à fin contraire, Dieu n’existe pas, sinon dans la conscience subjec­tive de ceux qui, en privé, l’admettent. Le pape Grégoire XVI qualifiait cette opinion de « délirante ». Vatican II, ostensiblement rallié à l’esprit moderne, l’estime au contraire pleinement conforme au respect de la dignité humaine.

Le débat, intérieur au monde catholique, est sciemment passé sous silence. On lui substitue généralement des étiquettes à caractère idéo­logique servant à discréditer dans l’opinion publique sa survivance : intégrisme, radicalisme religieux, extrémisme. La tolérance au sens moderne présuppose l’absence de vérité religieuse objective, fût-elle divinement révélée. Simultanément, le caractère normatif de ce que la démocratie décide selon ses procédures, sans égard au fond, est érigé en norme suprême.

À l’intérieur du monde catholique et depuis Vatican II, cette dicta­ture idéologique tend également à devenir une norme tacite de com­portement des autorités religieuses. Les successeurs de Jean XXIII se refusent systématiquement à juger le courant traditionaliste quant au fond de ses contestations. Ils s’en tiennent au caractère exclusive­ment disciplinaire de ce différend. Chez les traditionalistes eux-mêmes, l’immense majorité se contente d’une survie à la marge sans tirer aucune conclusion ecclésiale des dénis de justice perma­nents qu’ils subissent. La pression moderniste est telle que, là aussi, l’émergence d’une confrontation portant sur l’essence même du catholicisme et de l’Église s’enlise.

En effet, si le pape, selon l’évangile, est la norme suprême de la foi dans le sens que lui donne la Tradition et l’autorité hiérarchie comme la communauté des fidèles unie à cette dernière, il a l’obli­gation, également évangélique, de paître le troupeau et de confir­mer les fidèles dans la vraie foi, lorsque celle-ci est mise en cause. Il est donc évident que le jugement de ceux qui, dans l’Église, jugent Vatican II en matière de doctrine s’impose au Pontife Romain. Cette obligation est d’autant plus évidente que depuis le XIXe siècle, avec Pie IX notamment et sa Constitution Pastor aeternus, la soumission disciplinaire au pape est érigé en dogme de foi (voir son chapitre III).

Que penser, dans ces conditions, de ces occupants du siège de Pierre qui, systématiquement, sciemment et volontairement, s’abs­tiennent de prononcer aucun jugement sur les contestations doc­trinales des traditionalistes ? La doctrine a déjà répondu à cette interrogation: selon le Cardinal Cajetan, le pape peut rompre la communion en renonçant à se comporter comme chef spirituel de l’Église, pour sauver sa liberté séculière, en éludant les devoirs de sa charge. Et s’il y mettait de la pertinacité, il y aurait schisme de sa part. Le Cardinal Journet, commentant ce texte, écrit ceci : « La personne du pape peut refuser de se soumettre à la charge papale. Et s’il faisait cela avec un esprit obstiné, il deviendrait schismatique, se séparant de la tête. En effet, sa personne est liée, devant Dieu, par les lois de sa charge. » (dans L’Église du Verbe incarné).

Au sujet de l’axiome « Où est le pape, là est l’Église », il faut pré­ciser: cet axiome ne vaut que lorsque le pape se comporte comme pape et chef de l’Église, autrement, ni l’Église n’est en lui, ni lui dans l’Église. (Cardinal Charles Journet, ibidem).

Concluons : aux objections de fond, quand elles sont gênantes, les démocrates modernes répondent par des arguments de forme ou de procédure. Depuis Vatican II, et par lui, ce type de comportement a manifestement été adopté aussi par la quasi totalité d’une hiérarchie religieuse qui persiste néanmoins à se dire « catholique », tout en épou­sant de manière flagrante les mœurs des athées de notre temps, faisant de la foi un simple humanisme « aconfessionnel ».

Un jour ou l’autre, la vérité reprendra ses droits. À ce signe, nous reconnaîtrons la fin providentielle de l’effondrement actuel que nous subissons.

Michel de PREUX, av.

Sierre, le 12 janvier 2017.

La Lettre de Michel de Preux, n°CCXVIII, 12 janvier 2017

 

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