Étonnantes confidences d’un des hauts dirigeants de la DGSE

Ce genre de démarche est très rare, mérite l’attention et suscite bien des questions sur le but médiatique visé. Bernard Barbier, un des responsables des changements techniques les plus importants de ces dernières années dans le renseignement français, est en effet intervenu, le 18 juin dernier, à l’école de Chatenay-Malabry (Hauts-de-Seine) devant des élèves de l’école d’ingénieurs Centrale-Supélec dont il est issu. Il a révélé certains détails sur des décisions, des opérations, touchant à des affaires d’espionnage récentes. Son intervention avait été filmée mais ne fut divulguée à certains journalistes qu’à la fin de l’été. Néanmoins le milieu du renseignement et principalement le patron de la DGSE, Bernard Bajolet n’auraient, semble-t-il, pas trop apprécié. On a ainsi eu des précisions sur l’attaque chinoise contre Areva et sur la responsabilité de la France dans une attaque informatique mondiale (détectée par les services canadiens). Et bien d’autres choses.

Il est utile de suivre la carrière de M. Barbier pour saisir ses fonctions et ses hautes capacités. Il est né en 1953 dans une famille d’agriculteurs et ses maîtres constatèrent de bonne heure ses aptitudes intellectuelles. Il devint ingénieur de l’Ecole Centrale-Supélec et commença au CEA à la Direction des applications militaires. Il y resta de 1977 à 1989 et devint expert reconnu pour l’équipement des sous-marins français en bombes thermonucléaires et pour le développement des systèmes.

Étonnantes confidences d’un des hauts dirigeants de la DGSE
Bernard Barbier. L’ancien directeur technique de la DGSE a développé les technologies les plus pointues.

En 1989, il intégra la DGSE comme directeur du service de cryptographie, puis passa directeur de la recherche technologique. Il a monté, en 1992, les premières équipes de « piratage » à la DGSE. En 1996, il devint chef du département système du laboratoire d’électronique et de technologie de l’information (LETI)… Dix ans plus tard, il fut nommé à la tête de la Direction technique de la DGSE… chargée, entre autres, des interceptions des communications électroniques. Il développa vigoureusement les technologies les « plus pointues » et obtint des moyens importants du président de la République (Nicolas Sarkozy) : 500 millions d’euros et 800 nouveaux postes. Il fut, à cette époque, considéré comme l’homologue du général Keith Alexander, le patron de la NSA. Il quitta son poste en 2014 et devint spécialiste en cyberdéfense.

Parmi les « tensions » entre « alliés », ont été confirmées des rumeurs récurrentes : en mai 2012, des ordinateurs de collaborateurs du chef de l’Etat (N. Sarkozy) avaient été piratés. Les services français furent convaincus que les auteurs étaient les Américains. Un an après, parut une note de la NSA orientant les soupçons sur les services secrets israéliens. Mais les équipes de M. Barbier découvrirent un « malware » (logiciel malveillant) qui avait la même signature qu’un autre utilisé et identifié, suite à une attaque contre la Communauté européenne en 2010. Grâce aux nouveaux moyens techniques, les services français avaient conclu qu’il s’agissait bien des Américains. Avec le même logiciel, d’autres pays avaient été attaqués grâce à une nouvelle méthode révélée en 2013 par Edward Snowden. Quand quelqu’un à l’Elysée allait sur Facebook, la consultation était interceptée par une machine de la NSA, « lui permettant d’entrer dans votre ordinateur. Ce malware trouvait la faille et permettait de prendre le contrôle de votre ordinateur » (Bernard Barbier, cité par Le Monde, 4-5/09/2016).

Sur ordre du président Hollande, en avril 2013, M. Barbier se rendit aux Etats-Unis pour passer un « savon » aux Américains sur cet espionnage intime d’un gouvernement allié. Le général Alexander reconnut qu’il était déçu d’avoir été découvert par les services français : « Vous êtes bons ». Il faut préciser qu’un seuil important avait été franchi en 1995 avec l’achat d’un « supercalculateur » américain, Cray. Sa très forte puissance de calcul permit aux Français de casser les mots de passe.

L’ex-patron de la Direction technique de la DGSE, toujours dans son intervention de Chatenay-Malabry, a révélé des éléments peu connus en ce qui concerne les interventions extérieures, en Europe et ailleurs. Par exemple qu’il avait proposé la mise en place d’un embryon de renseignement européen, afin, notamment, de faire face aux nouvelles menaces. Il s’est plaint de la frilosité générale et des piètres capacités de certains pays (l’Italie, l’Espagne…) En revanche, il n’a pas hésité à affirmer clairement que la France était bien « la première force de renseignement technique en Europe continentale ». Il a reconnu la « solidité » des partenaires allemands avec lesquels il a travaillé en leur apportant des moyens techniques et constate que les ingénieurs des deux pays « travaillent très bien ensemble ». Il aurait même proposé aux politiques français de fusionner le BND (Service fédéral allemand de renseignement) et la DGSE (3 000 personnes), soit une capacité de 15 000 personnes. La NSA en compte 60 000. « Mais les politiques français n’ont jamais donné suite ».

Il a souligné le rôle de premier plan joué par ses services (i.e. la Direction technique), dans la lutte contre les milieux djihadistes et l’espionnage moderne. De plus, ayant intercepté des communications entre la France et la Syrie, il avait convaincu le « service action » de collaborer avec ses services, en 2010 dans une opération contre un groupe préparant de faire sauter l’ambassade de France à Nouakchott (Mauritanie). Grâce aux satellites, une maquette en trois dimensions du campement ennemi fut réalisée, les militaires choisirent leur chemin et attaquèrent à l’aube. Succès complet. Il faut en effet bien comprendre que ces collaborations entre services n’allaient pas de soi. L’esprit de corps, les habitudes, ont parfois empêché d’être totalement opérationnel. Dans la guerre qui menace directement notre pays, il convient de privilégier l’efficacité. On pourra sans doute trouver des raisons de « boutiques » voire des influences – à plusieurs bandes – dans ces confidences inédites. Si elles redonnent déjà un peu d’espoir à nos concitoyens, c’est déjà beaucoup.

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