Erdogan et le coup d’État de juillet

Erdogan et le coup d’État de juillet

Dans la nuit du 15 juillet dernier, le parlement turc a été touché par des bombardements, ainsi que l’hôtel où était logé le président de la République, Erdogan. Les commandants des forces armées ont été « pris en otage », la chaîne de télévision publique a été occupée… puis il y eut des appels par les radios et les autres télévisions afin de solliciter un appui populaire – armé ! – contre les mutins. Il y eut des combats et plusieurs dizaines de tués (280 ?). En quelques heures, les autorités en place avaient jugulé la « tentative de putsch ». Pour bien montrer qu’il contrôlait la situation, Erdogan n’a pas fait dans la dentelle : selon le quotidien (gouvernemental) Hürriyet : ont été démis et souvent arrêtés : 8 000 policiers, 6 000 officiers de l’armée, 3 000 juges et procureurs, 20 000 enseignants ; des procédures judiciaires sont en cours, qui concernent 10 000 militaires et policiers, sans parler des purges dans les media. Durant plusieurs semaines furent organisées de vastes manifestations réclamant un pouvoir fort, des sanctions sans pitié.

Erdogan et le coup d’État de juillet
Fethullah Gülen. Sans avoir d’activités politiques, le fondateur du mouvement qui porte son nom détient une influence importante, qui s’explique aussi par des moyens financiers solides.

Les journaux favorables au président ont expliqué que, cette fois, il ne s’agissait pas d’un coup d’État militaire comme naguère (en 1960, 1971, 1980, 1998) bien que des militaires y aient participé, mais d’une tentative de la communauté Gülen de s’en prendre au gouvernement d’Erdogan. A l’origine, le mouvement créé par Fethullah Gülen et l’AKP (Parti de la justice et du développement), le parti d’Erdogan, recrutaient dans les mêmes couches sociales et religieuses. Ils furent d’ailleurs alliés de 2002 à 2011. Tous les deux avaient œuvré pour chasser les responsables kémalistes encore au pouvoir.

Pour mieux comprendre la situation, il est nécessaire de s’arrêter quelques minutes sur le mouvement Gülen. Ce puissant groupe à base religieuse a été fondé dans les années 1970 par Fethullah Gülen, né en 1941 qui est présenté comme un « penseur mystique de tradition soufie » tout en s’appuyant sur « le versant humaniste de la religion ». Son réseau décentralisé, sans structure hiérarchique apparente, a toujours privilégié la discrétion d’autant plus qu’il fut réprimé par l’Etat kémaliste, notamment par l’armée. En 1999, son fondateur se réfugia du reste aux États-Unis pour éviter la prison. Il s’y trouve encore aujourd’hui. Sans avoir d’activités politiques, il détient une influence importante, qui s’explique aussi par des moyens financiers solides. Donc Erdogan s’appuya, au début, sur des policiers et des magistrats gülénistes, puis, en 2013, il accusa le mouvement d’avoir noyauté ces deux fonctions d’État ! C’est que depuis 2010, F. Gülen avait critiqué les choix politiques et diplomatiques d’Erdogan. D’où des tensions entre les deux camps. Ainsi Gülen qui défend fermement le régime parlementaire, est-il hostile à la présidence de plus en plus forte d’Erdogan. La communauté güléniste a fait de l’éducation de qualité un de ses choix principaux, suivant la pensée du fondateur qui répète sa consigne : « l’école avant la mosquée ». Mais il est musulman. Sa communauté dispose de deux mille lycées de haut niveau dans cent quarante pays, car elle a séduit bien des Turcs de la diaspora. Une bonne part des ressources du mouvement provient de la « nouvelle bourgeoisie islamique » qui soutient l’idée de Gülen d’associer « l’éthique musulmane » et l’économie de marché. Alors qu’Erdogan propose ici ou là un durcissement des pratiques de la charia. Il est certain que cette position güléniste taxée de « plus libérale » séduit de nombreuses communautés tur­ques un peu partout dans le monde. Elle est reprise dans sa presse et ses chaînes de télévision.

Comme la Franc-Maçonnerie avec laquelle on a comparé son mouvement, M. Gülen qui exclut le mélange du religieux et du politique, soutient la démocratie contre « l’islam politique turc » et sa « vision nationale ». On comprend mieux pourquoi il a été bien accueilli aux Etats-Unis qui ne souhaitent pas, pour autant, vexer leur bouillant allié turc au sein de l’OTAN. Pour l’instant ils n’ont pas répondu à la demande d’Erdogan de lui livrer Gülen et lui ont même conseillé de freiner un peu la purge en cours 2. N’oublions pas que ce musulman pour le moins autoritaire n’a pas renoncé à son projet d’adhésion européenne !

Rappelons, parce qu’on a tendance à l’oublier, que, depuis 2007, l’Union européenne a versé 4,8 milliards d’euros à la Turquie au titre de la préadhésion ! Donc avec la totale complicité des tordus de Bruxelles qui justifient ces dons théoriquement destinés à préparer la Turquie aux « valeurs démocratiques ». La même som­me est déjà prévue d’ici à 2020. Il faut être extrêmement méfiant devant les purges d’Erdogan qui, n’en doutons pas, avec l’éviction systématique des juges gülénistes et kémalistes, prépare deux projets : 1 - la mise en place d’un califat islamique sans le nom, mais en instillant des éléments de la charia ; 2 – La libre circulation des Turcs en Europe (le principe a été négocié contre le maintien des camps de « migrants).

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