Récupération ou non de Jeanne ?

Cette année nous avons eu droit à un vrai festival de passions johanniques de la part des politiques. Loin de nous l’envie de nous en gausser. Un chien regarde bien un évêque. Pourquoi MM. Fabius, Valls, Macron et tutti quanti ne fêteraient-ils pas la sainte de la patrie ? Emmanuel Macron fut invité par le maire (LR) d’Orléans pour la célébration traditionnelle. Un mois après le lancement de son mouvement, « En marche », qu’il a présenté comme « ni de droite, ni de gauche », le ministre de l’Économie voulut montrer son indépendance et se rendit à Orléans.

Fin mai, ce fut le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, qui revint à Rouen, pour saluer Jeanne d’Arc. En 2012, en tant que président de la l’agglomération de Rouen, il avait été à l’origine de l’Historial Jeanne d’Arc, un « parcours muséographique » ouvert en 2015 dans le palais archiépiscopal de la ville. Il semble s’y intéresser puisqu’il le fit visiter à Manuel Valls avant de l’inaugurer en mars 2015, en présence des ambassadeurs de Chine et du Royaume-Uni.

Comment expliquer un tel intérêt de deux responsables politiques qui, jusqu’à présent ne l’avaient, à notre connaissance, jamais manifesté ? Pour les deux, on peut y déceler une opportunité politiquement exploitable. Pour Laurent Fabius, il y voit un biais pour parler de Rouen et s’est expliqué : « On dit toujours « la pucelle d’Orléans » ; et si on ajoutait : « l’héroïne de Rouen ? Je pense que ce serait à la fois une bonne chose et conforme à la vérité ». On peut interpréter la démarche des deux politiciens de gauche comme une sorte de plaidoyer pour une certaine indépendance… qui leur permettrait de se distinguer dans le champ de ruines dont toutes les boutiques de la gauche sont les responsables directes.

 Il y a surtout l’admirable figure qu’est la sainte du royaume de France. Sans doute, elle fut saluée par des patriotes républicains, Barrès, Péguy, même par Michelet, Gambetta ou Jaurès qui ne sont pas tous des cautions solides d’objectivité. Les révolutionnaires y compris les marxistes, ont aussi cherché à tirer la couverture à eux en mettant en avant la « fille du peuple ». Pour rester sur nos politiciens mondialistes, leur souci n’a rien d’historique. Ils cherchent à récupérer une part de la profonde admiration populaire dont Jeanne est l’objet, une admiration célébrée par Jean-Marie Le Pen et son parti depuis 1987.

Cette année, suite aux querelles que l’on sait, il y eut deux défilés du FN : celui de la place Saint-Augustin et celui de la place des Pyramides. En quelques années, s’est imposé, chez beaucoup, le rapport entre le Front national et la célébration de la sainte. Les rares contestations républicaines visent à réclamer une part de l’héritage éventuel. En 1989, profitant du bicentenaire de la Révolution, François Mitterrand, qui, dans sa jeunesse, fut proche de l’AF et conserva toute sa vie des amis nationalistes, se permit une nuance audacieuse : « Jeanne ne s’est jamais laissé aller à la haine de l’étranger ». Pas de haine certes, mais elle resta très ferme pour l’expulsion desdits étrangers. Chirac crut utile de reprendre une variante médiocre du même discours en 1996 : « Ses paroles (de Jeanne), sont à l’opposé du discours d’intolérance, de rejet et de violence que l’on ose parfois tenir en son nom ». En 2007, si Mme Royal voyait une Jeanne de gauche avec laquelle elle n’hésitait pas à s’identifier : « fille du peuple, fille rebelle » (sic), M. Sarkozy, reprit les plats avis républicains de ses prédécesseurs : « Jeanne dépasse tous les partis » et « nul ne peut la confisquer ». On comprend fort bien que tous étaient obsédés par la concurrence électorale du FN.

Ne cachons pas la réalité. L’acquisition, le 26 février dernier de l’anneau de Jeanne par le Puy du Fou comme sa première présentation publique par Philippe de Villiers, furent des moments inoubliables de ferveur nationale. La fureur des laïcards de toutes obédiences conforta les convictions. La contestation sur l’authenticité et la menace sur la légalité de la vente furent balayées par une intervention politique britannique à un « très haut niveau ». Du coup, si les media se tinrent cois, les candidats mondialistes aux « responsabilités » feignirent de s’intéresser un peu plus à la Pucelle.

Les origines mouvementées du cortège

Récupération ou non de Jeanne ?
Les fêtes de Jeanne d’Arc à Paris en 1927 : au premier rang au centre, Charles Maurras et Léon Daudet, place Saint-Augustin.

Il importe de rendre à l’Action française ce qui lui revient. Il ne faudrait pas que les geais se contentent de se parer des plumes du paon. Depuis un siècle, à l’issue d’un dur combat politique, les organisations royalistes de l’AF ont pu imposer un défilé en l’honneur de Jeanne qui, poussée par « ses voix », avait combattu les occupants anglais et fit sacrer le roi de France à Reims. Il faut être particulièrement tordu pour en faire une héroïne républicaine. La droite nationaliste et royaliste est bien en droit de revendiquer le monopole mémoriel de Jeanne d’Arc. Il faut cependant savoir qu’à la différence de notre époque, les manifestations patriotiques républicaines et favorables à Jeanne d’Arc étaient fort nombreuses. Notamment parmi les élus de l’Est de la France influencés par Maurice Barrès et ceux qui s’opposaient aux ambitions britanniques (aux colonies). En 1884, deux cent cinquante députés de tous bords, sur l’initiative d’un radical, proposaient à la Chambre que « la République française célébrât annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme ». La proposition fut reprise en 1894, 1912, 1914… Mais les haines anticatholiques furent alors les plus fortes, elles s’opposèrent à cette célébration nationale d’une héroïne chrétienne. Ce ne fut qu’en 1920 avec la Chambre Bleu horizon, que la loi Barrès, accordant une fête nationale à Jeanne d’Arc, a été votée. Un rappel nous semble utile pour nos jeunes lecteurs.

L’affaire Thalamas. En 1904, un élève de ce professeur d’histoire au lycée Condorcet avait conclu un exposé en affirmant qu’on ne pouvait « ni expliquer ni comprendre Jeanne d’Arc si l’on n’y voyait pas un miracle ». Thala­mas, qui venait de publier un livre : Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende et dénonçait la « Jeannolâtrie », avait répliqué : « Le miracle n’a rien à voir avec l’histoire », plus d’autres remarques que les élèves considérèrent comme insultantes. La presse ayant repris l’échange, des groupes de jeunes manifestants se formèrent place des Pyramides et il y eut des affrontements entre pro et anti-Thalamas. Changé de poste, le professeur qui était franc-maçon, se vit attribuer, en 1908, un cours libre en Sorbonne sur la « Pédagogie de l’histoire ». Menés par Maurice Pujo, Maxime Real del Sarte et Marius Plateau, les groupes d’étudiants d’Action française et les Camelots du roi le conspuèrent, le malmenèrent. Maxime Real le gifla. Une autre fois, une fessée fut administrée au « successeur de Cauchon » sur le bord de la chaire par Pujo et ses amis. La police intervint contre les manifestations qui groupaient des milliers de jeunes patriotes lors des dépôts de fleurs à la statue de Jeanne, et en conduisit certains régulièrement au poste. Il arrivait que d’autres étudiants prissent d’assaut les commissariats pour délivrer leurs camarades. S’y distinguèrent la famille del Sarte, Henry des Lyons, Marius Plateau, Georges Bernanos, Lucien Lacour et des dizaines de Camelots anonymes… Leur chef, Maxime Real del Sarte, subit en tout dix mois de prison. D’octobre à décembre, les Camelots du roi firent presque quotidiennement parler d’eux et recrutèrent largement durant des années. En novembre 1910, Lucien Lacour gifla Aristide Briand lors de l’inauguration de la statue de Jules Ferry. L’AF imposa dans les faits le cortège en faveur de Jeanne. Finalement, en 1912, au bout de plus de trois ans de manifestations et de 10 000 jours de prison effectués par les Camelots, fut officiellement reconnu le cortège en hommage à Jeanne la bonne Lorraine. Il fallut attendre 1897 pour que son procès de canonisation fût ouvert et 1920 pour que l’Église la mît officiellement sur les autels.

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