Nous avons régulièrement évoqué les questions de presse, les ventes et les rachats des titres, les tirages de la presse écrite. La presse a toujours été un « thermomètre » du niveau politique des débats dans un pays. Or le lectorat baisse, du moins celui qui s’intéresse aux domaines des idées et du combat politique. On constate que ce rôle d’influence qui est passé à la radio puis à la télévision, rencontre aujourd’hui la concurrence d’Internet.

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Notons que tous ces media, comme ce fut le cas au XIXe siècle, ne vivent que grâce à la publicité (à 90 % et/ou les subventions de l’Etat). Ce qui leur impose des obligations impératives : ne pas mécontenter les annonceurs de qui, en quelque sorte, dépend la survie des journaux. Bien rares sont ceux qui restent libres. Sur les hommes politiques, les écrivains, les vedettes du spectacle, du sport… on peut tout dire. Pas sur les bailleurs de fonds, trusts, consortiums ou milliardaires qui les dirigent. Oui, surtout ces dix dernières années, nous observons une baisse régulière de la valeur des entreprises de presse. Plus aucun patron de presse ne peut dire aujourd’hui comme le faisait Maurice Bunau-Varilla, directeur-propriétaire du Matin (fin du XIXe siècle et début du XXe siècle) : « Mon fauteuil vaut trois trônes ».

Suivons ce phénomène sur la dernière décennie, avec la valse des achats et ventes successives de quelques grands titres. Par exemple L’Express. En 2002, la Socpresse qui était une société de presse détenue par la famille Hersant et Serge Dassault, racheta pour 237 millions d’euros l’ancien pôle-presse de Vivendi (L’Express, L’Expansion, L’Etudiant..). Deux ans plus tard, Dassault racheta la Socpresse et Le Figaro à la famille Hersant. Coût de l’opération : 1,39 milliard d’euros. En 2006, la Socpresse cède ses actifs au Belge Roularta pour 246 millions. La Socpresse a fait dans ce cas une opération presque blanche. Le temps passe mais le pôle français de Roularta perd de l’argent. Au début de l’année 2015, il annonce sa volonté de vendre. Finalement c’est l’Israélien Patrick Drahi qui achète le cinquième groupe magazine français. La vente a été conclue le 9 juin. Montant de l’acquisition : environ 60 millions d’euros. Alors que le groupe réalise 650 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Cette évolution se retrouve dans les autres groupes de presse. En gros, on peut aujourd’hui constater que les transactions des années 2000 qui se faisaient en centaines de millions, se font en dizaines de millions. Mais cela ne signifie pas forcément que les valorisations de ces entreprises se soient écroulées. Les experts nous rappellent que pour faire une valorisation, « il faut ajouter au montant de la transaction les dettes (ne serait-ce que celles représentant les abonnés en cours…), l’anticipation des pertes à venir et/ou les coûts de restructuration… » (Le Monde, 7-8/06/2015). Et comme sur tous les marchés, le comportement des acheteurs, par son grégarisme, « nourrit une spirale, en l’occurrence baissière ». Le grand public a été étonné en 2010 en apprenant que le groupe Le Monde avait été acquis par le trio « BNP » (Bergé, Niel, Pigasse) pour 99 millions d’euros. La même année, LVMH renflouait La Tribune avant de la céder pour un euro symbolique à Alain Weill (BMF-TV, RMC…) Le même Alain Weill, deux ans après, cède La Tribune à Valérie Decamp 1 toujours pour un euro symbolique (pour les détails, voir L.F. n° 649, p. 47-48).

Enchaînement encore plus curieux avec L’Obs. En janvier 2014, le trio « BNP » a racheté 65 % des parts de l’hebdomadaire de Perdriel, pour 13,8 millions d’euros. L’annonce de cette vente provoqua une décote de L’Express de 50 % que Roularta envisageait de vendre. Ce phénomène impressionne évidemment les vendeurs qui hésitent pour fixer la date de leur transaction.

En 2010, Marie-Odile Amaury attendait 200 millions de la vente du Parisien. Devant la proposition de Bolloré à 130 millions, elle baissa à 150 mais l’affaire ne se fit pas. Cette année, cinq ans après la première tentative, le groupe Amaury qui a épongé une dette de 37 millions, est entré en négociations exclusives avec LVMH pour un prix qui se situerait autour de 60 millions.

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Pour affronter la concurrence et pouvoir investir, des groupes de presse s’unissent : Le Monde et Le Nouvel Observateur (tous les deux de gauche affirmée, tous les deux détenus par le « trio « BNP ») ; Libération et L’Express (Drahi, Ledoux et Laufer, cf. L.F. n° 689). Ils ne cachent pas viser un CA de 500 millions d’euros pour faciliter l’objectif de la « transition numérique » présentée comme la panacée pour la presse.

Derrière les financiers, poussent les spécialistes de ce changement technique radical : Marc Laufer, propriétaire du groupe NewsCo, associé à M. Drahi ; Didier Quillot , propriétaire du groupe Motor Press Stuttgart ; Pascal Chevalier du groupe Reworld Media. Beaucoup de gens de presse d’un certain âge considèrent ce projet de « réinventer » la presse comme une illusion. C’en est fini des patrons de presse susceptibles d’influencer les choix politiques même si demeurent, passant en boucles sur les écrans, les clichés sur tel personnage, tel parti. Un historien de la presse, Patrick Eveno, me semble avoir le dernier mot sur la question : « … en France, cela fait quarante ans, qu’elle (la presse) ne gagne plus d’argent ». S’il est vrai qu’Internet rend des services utilitaires rapides, il ne peut remplacer cependant ni les analyses ni les allusions à d’autres sujets que l’on peut lire dans les revues imprimées.

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